Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La guerre des programmes : Acte 5, épisode 4

(janvier -août 2001) Du paroxysme de la crise à la capitulation de Jack Lang…
mardi 6 août 2013 par Serge Cospérec

Présentation de l’épisode 4


La bataille fait rage…

L’argumentaire des opposants est inconsistant. Le Président de l’APPEP, Charles COUTEL, explique que les nouveaux programmes sont « contraires à l’esprit philosophique » (dont seules l’APPEP et l’Inspection, semble-t-il, détiennent l’interprétation authentique). Charles Coutel affirme encore que le « couplage des notions » remet « en cause la liberté du professeur » ; donnons quelques exemples de ces couplages criminels : « Nature et culture, L’art et le Beau, La raison et le sensible, Liberté et déterminisme, l’État et la Société, Histoire et progrès, etc. ». Assez curieusement, ces couplages cesseront d’être liberticides, deux ans plus tard, lorsqu’ils figureront dans les programmes « Fichant » (L’existence et le temps, Le travail et la technique, La matière et l’esprit, La justice et le droit, La société et les échanges). Charles Coutel explique encore que l’« apprentissage de l’argumentation » va transformer le cours de philo en « débat d’opinion » (?) alors que cet apprentissage est clairement relié au travail fait en classe pour préparer les élèves à la dissertation et au commentaire de texte [1]. Là encore, soit le Président de l’APPEP fait preuve d’une consternante ignorance de l’importance de l’argumentation en philosophie, soit, ce qui est plus vraisemblable, il est d’une parfaite mauvaise foi [2].

Le philosophe Pascal ENGEL questionne le conservatisme des opposants : « Pourquoi, demande-t-il, la philosophie serait-elle la seule discipline qui devrait résister aux changements et pourquoi la France aurait-elle le monopole du conservatisme en la matière ? […] Cesserait-elle automatiquement d’incarner l’esprit républicain si l’on adaptait ses programmes à des thématiques et à des interrogations contemporaines, si l’on renouvelait sa liste d’auteurs canoniques, ou si l’on rendait ses contenus un peu moins massifs que ces « notions » qui, comme « l’homme et le monde » ou « l’art » écrasent les élèves par leur insurmontable généralité ? La philosophie perdrait-elle son essence critique si elle redevenait un peu plus la pratique du raisonnement rigoureux, et de la pensée conceptuelle précise et informée ? ». La journaliste du Monde, Sandrine BLANCHARD,conclut dès janvier à l’échec prévisible de la réforme devant les atermoiements du Ministre : « En engageant une consultation, alors même que les textes étaient déjà publiés, M. Lang souhaitait assouplir les relations entre les professeurs de philosophie et le ministère. Mais ce compromis risque d’aboutir au pis à un statu quo, au mieux à une réforme a minima.

L’entrée en lice du couple Fichant-Kambouchner

En février, apparaît dans le débat médiatique un couple d’opposants appelés à jouer un grand rôle, les duettistesMichel FICHANT(Professeur à Paris IV) et Denis KAMBOUCHNER (Directeur de l’UFR de philosophie de l’Université Paris I). Les rivalités internes à Paris IV (Alain Renaut en est le Directeur), et entre Paris IV et Paris I, interfèrent souterrainement. Le duo ne fait pas dans la nuance. Il signe dans le Monde une tribune martiale intitulée « On ne change pas une discipline par décret » (sic !) ; comme si dans une République les institutions politiques comptaient pour rien (les programmes ont quand même été élaborés par un groupe de professeurs, comprenant des universitaires, validés par des instances comme le Conseil National des programmes et le Conseil supérieur de l’Éducation, soumis à consultation, amendés et revalidés). Fichant et Kambouchner préviennent d’emblée le lecteur : « LE « mal français » sévit encore » (sic). Comme il s’agit d’abattre le GTD Renaut, le duo ne s’embarrasse pas avec les faits. Il affirme sans vergogne que les professeurs de philosophie avaient « accueilli favorablement »un projet antérieur, « le projet élaboré sous l’autorité de François Dagognet et Marcel Lucien » alors que le projet avait été massivement rejeté, critiqué par toutes les associations et syndicats et n’avait donné lieu à aucune consultation (cf. l’acte 4 de notre histoire et la confirmation par Dagognet lui-même). Fichant et Kambouchner affirment encore – et sans rire – qu’avec les programmes Renaut l’enseignement de la philosophie tournerait « au pur catéchisme », ce qui en dit long sur la considération qu’ils portent au professeur de terminale, sorte de marionnette imbécile prête à répéter n’importe quoi. Pire que l’éducation en Union Soviétique, adopter la réforme serait « exposer les élèves à un exercice de récitation de masse(sic !) et laisser la définition scolaire de la philosophie, fût-ce en partie et pour cinq ans, aux bons soins de quelque penseur bien en cour » (sic !). Des penseurs « bien en cour » : attaquer l’homme est désormais le mot d’ordre des opposants. L’article n’est qu’une longue charge dirigée contre la personne d’Alain Renaut, il ne dit pas un mot des difficultés de l’enseignement de philosophie au lycée.

La synthèse de la consultation nationale

Le texte de la synthèse nationale reprend sans surprise les critiques issues de la consultation et téléguidées par l’Inspection générale de philosophie. Sa lecture est néanmoins intéressante car elle permet de voir que la version amendée des programmes proposée ultérieurement en tient effectivement compte.
Du coup, le maintien de l’opposition forcenée aux nouveaux programmes - même amendés - révèle sa vraie nature : la défense conservatrice d’une conception mythique de l’enseignement de philosophie sur fond de guérilla contre la personne même d’Alain Renaut (et ce qu’il représente sur la scène philosophique française).

Commentant rétrospectivement ces débats en 2014, Jacques BOUVERESSE déclare : « Je dois dire que les discussions récentes qu’il y a eu sur ce problème de la réforme des études philosophiques m’ont donné l’impression qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil. Le niveau du débat m’a semblé être resté à peu près aussi lamentable et par moments véritablement infantile. Il y a, il est vrai, une minorité de professeurs de philosophie qui voient les choses de façon sensiblement différente ; mais ce ne sont malheureusement pas ceux-là qui exercent le pouvoir et l’influence. Bourdieu me disait souvent, quand nous parlions de ces choses, que la corporation des enseignants de philosophie, qui s’accroche de façon assez pathétique aux restes de sa dignité et de son prestige d’autrefois qu’elle croit en permanence menacés, était devenue une "corporation sinistrée ". J’espère qu’il avait tort. Mais les explications qu’il a données, notamment dans les Méditations pascaliennes, sur les raisons pour lesquelles l’écart entre le discours et la réalité tend naturellement, dans le cas de la philosophie, à devenir maximal m’ont toujours semblé assez convaincantes. »

La nouvelle version amendée des programmes.

En mars, le GTD Renaut présente une version considérablement amendée des nouveaux programmes.Elle prend en compte les principales critiques issues de la consultation : découplage de certaines notions, allégement, reformulation plus consensuelle des questions, réécriture du texte de présentation et des principes, suppression des passages contestés ou reformulation complète.

L’ensemble a perdu de sa force mais l’effort de conciliation est réel. LeCNP (Conseil National des Programmes) rend le 27 mars un avis positif. Il prend acte des changements mais s’inquiète « du refus qu’opposent certains à la volonté, pourtant très limitée, du Groupe d’experts de déterminer quelque peu les contenus d’enseignement » notant que « cette "exception philosophique" n’est pas imaginable dans les autres disciplines » ; il ajoute que « de telles positions » risquent« de rendre l’enseignement de la philosophie si flou, ses attentes si imprécises, son évaluation si problématique, qu’il en sera de plus en plus menacé ». Le SNES consulte de nouveau ses adhérents. Ceux-ci continuent de penser qu’une véritable réforme est nécessaire mais beaucoup sont devenus hostiles aux programmes Renaut, qu’un an auparavant, ils approuvaient.

La tactique jusqu’au-boutiste du front conservateur et son argumentaire consternant

La période étant décisive, le front conservateur multiplie les réunions, motions et appels à la profession pour organiser la « résistance ». En mars, l’APPEP, le SN- FO-LC et le SNALC- CSENlancent un appel à une réunion publique pour demander le retrait du programmes. Le texte explique que les professeurs de philosophie « tiennent à demeurer de véritables professeurs, réellement auteurs de leurs cours, et non devenir les répétiteurs d’une "philosophie officielle" ». L’accusation récurrente « d’idéologie » fait donc corps avec le motif doctrinal de l’APPEP du « professeur-auteur-de-son cours » [3] qui, comme le souligne (plus tard) l’Inspecteur Général Jean-Louis Poirier a « fait beaucoup de mal en incitant les maîtres à enseigner une philosophie personnelle le plus souvent atterrante de nullité et sans le moindre intérêt pour les élèves » [4]. Le texte rappelle encore que l’APPEP « à plusieurs reprises fait connaître son opposition à ce programme qui « fait fi des principes vitaux de l’activité philosophique" (sic !) » et prévient : « Nous refuserons tout nouveau coup de force ! ». Il est crucial, en effet, pour les conservateur de ne pas dévier de la stratégie élaborée et mise en œuvre par l’Inspection (transformer la consultation en simple référendum pour ou contre les programmes) ; peu importent les amendements apportés au texte après la consultation, il faut aller jusqu’au bout dans cette guerre, quitte à laisser derrière soi un champ de ruine. L’argumentaire conservateur joue comme à son habitude sur un mixte d’amalgame et de craintes fantasmatiques : « - Nous réaffirmons notre attachement à un enseignement public fondé sur la maîtrise des disciplines et le rejet de tout ce qui pourrait remettre en cause leur autonomie et leur spécificité (TPE.)[ ???]- Nous affirmons l’exigence de maintien du baccalauréat comme diplôme fondé sur des épreuves nationales, anonymes et ponctuelles dont la valeur est assurée par des programmes disciplinaires nettement définis.[qui a remis cela en cause ?] - Nous n’acceptons pas que le cours de philosophie se transforme en simple débat d’opinions.[mais qui donc a jamais proposé cela ?]- Nous refusons de nous soumettre aux modes idéologiques du moment.[quel rapport avec le sujet ?]– Nous nous insurgeons contre la réduction des horaires d’enseignement disciplinaire [contre lesquelles le GTD Renaut a lui aussi protesté]. ». La péroraison finale est édifiante : « C’est le sort de toutes les disciplines, c’est le sort de l’enseignement public qui est en jeu ! ». Diable !

Le très activiste « collectif pour l’enseignement philosophique »

En avril, un « collectif pour l’enseignement philosophique » — qui se présente comme indépendant -– adresse au Ministre une pétition qui dénonce « le nouveau programme, confus et contradictoire, orienté idéologiquement » et son « alourdissement par l’adjonction de questions déterminées ». L’angle d’attaque est toujours le même ! Le programme serait « idéologique » (décidemment !) et les « questions déterminées » concentrent les critiques (on voit la manœuvre : les supprimer reviendrait à proposer un programme de notions !). Que demande ce collectif qui lui, bien sûr, n’est nullement idéologique : « - Un moratoire d’un an pour l’entrée en vigueur d’un nouveau programme ; - La constitution du groupe d’experts selon un souci de véritable pluralisme - L’abandon pur et simple des "questions à ancrage contemporain" qui verrouillent idéologiquement la réflexion ; - La remise en chantier de la présentation des notions du programme avec le souci d’éviter une trop grande prédétermination ; - L’abandon des considérations qui semblent faire de l’argumentation une fin en soi, indépendamment des problèmes qui importent concrètement à la pensée. ». Bref, les initiateurs de ce texte exige le renvoi du GTD Renaut et son remplacement par des « groupe d’experts » chargé de ne rien changer (ce qu’ils obtiendront bientôt). En effet, le point de départ de la réforme, et ce sur quoi s’accordaient largement les professeurs, était le caractère infaisable des programmes, son « ampleur » en raison du caractère indéterminé des notions (l’État, l’Art, etc.), la nécessité d’inscrire dans les programmes l’apprentissage des opérations intellectuelles (identifier une thèse, argumenter, etc.) inhérentes à la dissertation et à la lecture des textes, tout cela pour moraliser aussi l’épreuve de philosophie au baccalauréat devenue une scandaleuse "loterie", favorisant honteusement l’exploitation mercantile du désarroi des candidats par une véritable industrie du bachotage (annales "corrigées", guides, et autres attrape-nigauds). Le « collectif » - qui prétend parler au nom des professeurs – balaie ces préoccupations. Sa pétition, lancée juste après la consultation, a recueilli de nombreuses signatures ; mais vaut- elle encore puisque, depuis, un nouveau programme plus consensuel a été proposé ? Que va faire le collectif ? Sans surprise, il se radicalise, ignore délibérément les changements apportés au texte, se contentant de rappeler le refus par une majorité des de l’ancien texte.
Mais d’où sort ce COLLECTIF et qui sont ses animateurs ? De vieilles connaissances. Trois de ses cinq initiateurs s’abstiennent de dire qu’ils font partie de l’APPEP(Nadine Lavand, Henri-Pena-Ruiz, Gérard Schmitt), les deux autres en sont proches et écrivent régulièrement dans sa revue (Benoît Tassel et Françoise Raffin). Mais, on s’aperçoit surtout que les principaux initiateurs de ce collectif monté contre Renaut en 2001 sont les mêmes que ceux qui ont monté un collectif du même nom contre le Rapport Derrida-Bouveresse en 1989, à savoir Françoise Raffin [5], Henri-Pena-Ruiz et Gérard Schmitt ! Bel constance du front conservateur.

La pétition du collectif avait donc remporté un indéniable succès auprès des professeurs qui entendait bien que le résultat de la consultation soit pris en compte. Mais l’intransigeance des animateurs du Collectif, qui refusent de considérer le texte amendé, indispose de nombreux signataires. Des divergences apparaissent publiquement. Des professeurs, d’abord signataires de la pétition, se désolidarisent du Collectif quand ils réalisent que son unique objet est d’empêcher toute réforme (Cf. la lettre de F. Burbage et N. Chouchan).

« Un front du refus s’est constitué, prenant des allures de croisade »

C’est ce que constate Claudine TIERCELIN, présidente du jury de l’agrégation de philosophie, qui dénonce le jusqu’auboutisme des énervés du collectif et de l’APPEP. Claudine Tiercelin relève que

« sur bien des points, tout le monde semble pourtant d’accord : nécessité de réduire le trop large éventail de notions de l’ancien programme et d’en limiter l’indétermination ; énoncer plus clairement ce qui est attendu de l’élève » et que « ces procès sans fin prennent un tour si incantatoire qu’on se demande si les inquiétudes projetées sur des formulations ne sont pas une manière de masquer les vrais problèmes. » ; d’où sa question : « N’est-il pas dès lors paradoxal de reprocher au nouveau programme de prédéterminer les contenus à l’excès ? Le mot “ démocratie ” trahirait une orientation “ idéologique ”, quand les rédacteurs du programme en appellent, bien banalement, à la vocation critique de la discipline ; derrière le mot “ argumentation ”, on craint une réduction de la philosophie à la rhétorique, alors même que le refus d’un programme un peu déterminé ne peut qu’encourager une telle dérive. ».

Claudine Tiercelin ne sera pas la seule à s’étonner que l’on puisse considérer comme idéologique d’inscrire dans un programme de philosophie une réflexion sur la démocratie et les droits humains.

Le bras armé de l’Inspection : chasse aux sorcières, censure et inspections répressives

Personne ne peut imaginer le degré de violence atteint lors de la guerre des programmes et les moyens de basse police utilisés par l’Inspection Générale de Philosophie durant ce qui restera l’une des pages les plus noires de son histoire. L’Inspection Générale de philosophie, dont Christiane MENASSEYRE est la doyenne, est déterminée à réduire au silence la minorité active de professeurs qui, malgré la surveillance serrée de sa hiérarchie, juge qu’une réforme des programmes est nécessaire et entendent le dire librement. Ces professeurs deviennent aussitôt la cible d’inspections répressives, l’Inspecteur Pédagogique Régional Élisabeth DURAND-COLSON(très proche de la doyenne), s’illustre particulièrement dans cet exercice. Ceux qui ont eu le malheur, lors des réunions de consultation, d’émettre un avis contraires aux vues de Mme l’Inspectrice, sont victimes pendant l’entretien d’inspection d’intimidation à raison de leurs choix pédagogiques et d’abus d’autorité caractérisés (cf. la protestation de l’ACIREPh). Le secrétaire Général du SNES, Denis Paget, est obligé d’intervenir en personne auprès de la doyenne de l’Inspection Générale pour qu’un professeur (adhérent du SNES) victime d’Élisabeth Durand-Colson obtienne une nouvelle inspection, ce qu’elle concède ultimement lorsqu’est évoqué l’éventualité d’une saisie directe du Cabinet du Ministre. Les professeurs de philosophie membres de l’ACIREPh sont aussi victimes de pratiques discriminatoires. L’Inspection leur interdit d’animer ou d’organiser des stages de formationpour le seul motif de leur appartenance à l’ACIREPh, sans rapport donc avec le contenu du stage. Elle reproche en effet d’être « membres d’une association qui a pris des positions publiques dans les débats en cours et notamment sur le nouveau programme ». L’Inspection ne voit aucun obstacle, en revanche, à ce que les stages de formation soient confiés à nombre de professeurs responsables d’associations ou de collectifs publiquement et vigoureusement hostiles au nouveau programme.

L’organisation du boycott des éditeurs d’Alain Renaut

Claudine TIERCELIN a évoqué un « front du refus » aux allures de « croisades ».
On pourrait tout aussi bien parler de « maffia ». En effet, parmi les opposants au GTD Renaut, un groupe d’une trentaine d’enseignants de Clermont-Ferrand adresse une lettre aux éditions Garnier-Flammarion les informant de leur intention de ne plus recommander l’achat des œuvres de Kant traduites par Alain
Renaut. Ils estiment qu’il est de leur devoir de protéger l’esprit de leur élève de l’odieuse idéologie des programmes concoctés par le GTD Renaut. Soit, mais quel est le rapport avec les traductions des œuvres de Kant ? C’est que, affirment sans rire ces Maîtres-de-philosophie « nous y retrouvons la même menace de constitution d’une « philosophie officielle » [sic], d’une « pensée unique », érigée en modèle de l’enseignement philosophique, que dans le projet de nouveau programme » [re-sic]. On pourrait penser à un délire. Mais non, il s’agit simplement d’un genre d’action historiquement bien connu, qui consiste à dénoncer les ennemis idéologiques d’un régime et à menacer de représailles (économiques, par exemple) ceux qui, de près ou de loin, s’en font les « complices objectifs ». Nos résistants clermontois – dont on cherche en vain la moindre contribution de valeur à la vie intellectuelle philosophique – menace donc un éditeur afin d’obtenir, de fait, la censure des œuvres d’Alain
Renaut (que n’ont-ils proposé un autodafé ?). Comme le dit justement Joël Roman [6] : « D’ordinaire, ce genre d’arguments et d’attitudes est classiquement le propre de l’extrême droite, partant en guerre contre les professeurs marxistes ». Ces enseignants, qui combattent pour la liberté de pensée ( !!!), étaient entraînés par quelques responsables locaux de l’APPEP, dont l’un sera bientôt nommé Inspecteur Pédagogique (le déshonneur n’étant apparemment pas jugé incompatible avec ce genre de promotion). L’affaire finit quand même pas faire grand bruit. Quatre-vingts intellectuels et chercheurs signent une contre pétition de soutien à Alain Renaut (alors que certains étaient parfois eux- mêmes réservés sur la réforme). Mais comme le dit Joël Roman : « on aurait aimé que, parmi les adversaires de la réforme, des voix autorisées s’élèvent pour condamner de telles pratiques, et pour s’en dissocier » ; mais « parmi ceux qui se sont affairés dans cette histoire, qu’il s’agisse de l’Inspection Générale de la discipline, de l’Association des professeurs de philosophie, de divers publicistes […] ou des professeurs de philosophie du supérieur, on n’a guère entendu une telle condamnation ».

« Les non-dits d’une amère controverse » (Nicolas Weill)

J’ai indiqué au début de cet acte 5 que les opposants les plus actifs et déterminés au GTD Renaut le combattaient pour des raisons qui avaient moins à voir avec la réforme des programme de philosophie qu’avec les prises de position d’Alain Renaut dans le champ intellectuel. Tous ceux qu’insupportaient le kantisme et l’orientation sociale-libérale du philosophe Renaut formaient une coalition hétéroclite, composée d’idéologues républicains (Coutel, Fichant, Pena-Ruiz), d’anciens communistes (comme Paul Jouary), etc. Nicolas WEILL, journaliste au Monde, évoque dans un article ces « non-dits d’une amère controverse » [7]. Il commence par noter qu’il est « difficile au profane de comprendre pourquoi un projet qui envisageait le remplacement des têtes de chapitre du programme de la classe de terminale par des couples de notion ( « histoire et progrès » , « le désir et le besoin » , « langage et communication » etc.), et proposait que l’accent fût mis sur la technique argumentative en matière de dissertation dans le but de permettre une meilleure définition des critères d’appréciation de l’élève au baccalauréat, ait pu s’achever en invectives où certains n’ont pas hésité à parler de "Vichy" et de "résistances" » . La « virulence » du débat, explique-t-il, « recèle bien d’autres enjeux ». Nicolas Weill y revient ensuite, insistant sur le versant polémique de l’œuvre d’Alain Renaut qui n’a « pas hésité à heurter de front des courants politico- théoriques aujourd’hui très présents dans la recherche et dans l’enseignement supérieur » (pour l’analyse cf. l’article dans les documents ci-dessus). N. Weill mentionne les prises de positions d’A. Renaut en faveur de l’Europe, de la reconnaissance des « droits culturels » (aux individus, pas aux communautés), ou encore la reconnaissances des langues régionales, autant de thèmes qui lui valent les foudres des idéologues républicanistes qui l’accusent aussitôt de défendre une vision multiculturaliste de la société (pour ses positions exactes, cf. Alain Renaut, Libéralisme politique et Pluralisme culturel » ou Alter Ego). Mais parmi les non-dits , c’est plutôt le débat français sur le « libéralisme » qui nous donne la clé. Il permet de comprendre le lien entre la polémique sur le multiculturalisme supposé d’Alain Renaut et la polémique sur les programmes focalisée sur les « questions à ancrage contemporain » ( en raison de la problématique sur les « droits de l’homme »).

Et c’est bien l’antilibéralisme commun aux idéologues républicanistes (Coutel, Pena-Ruiz, etc.) et aux principaux courants intellectuels de la gauche française qui explique la violence aux accents faussement révolutionnaires du combat mené par le front conservateur contre la personne d’Alain Renaut. Bref, des considérations sans rapport avec les difficultés que rencontre l’enseignement de philosophie dans les classes terminales des lycées.

La capitulation de Jack Lang :le nouveau programme amendé est promulgué mais dans une version amputée et une « Commission National de Suivi » est aussitôt créée… pour l’enterrer.

La version amendée des nouveaux programmes est adoptée par le Conseil Supérieur de l’Éducation le 3 mai 2001. Le Front conservateur appelle de nouveau les professeurs à protester et à se mobiliser. Devant une fronde qui ne désarme pas, le Ministre a tranché : courageusement, il capitule. Il lui faut encore habiller l’enterrement de la réforme. Son cabinet, par la voix de J.P. De Gaudemar (directeur de l’enseignement scolaire (DESCO), annonce trois mesures décisives :

  1. L’entrée en vigueur du nouveau programme amendé, mais encore amputé de tous ses éléments de nouveauté (notamment les questions à ancrage contemporain qui deviennent facultatives)
  2. L’installation d’une « commission nationale de suivi » « chargée de suivre l’application des nouveaux programmes de la série générale, d’en identifier les éventuelles difficultés » - dont le véritable objet est de liquider la réforme (elle sera à cette effet très majoritairement composée d’opposants)
  3. La constitution d’un nouveau Groupe d’Experts présidé par Michel FICHANT (tiens donc !) chargé d’écrire de nouveaux programmes…. pour les séries technologiques , dans un premier temps. Chacun comprend que dès que la « commission nationale de suivi » aura démoli les programmes Renaut… il reviendra « naturellement » à Michel Fichant, déjà en place, d’en écrire de nouveaux pour les séries générales. Et à peine nommé, M. Fichant qualifie les programmes promulgués de « programme de transition ». Le dispositif est transparent ! Le journaliste de Libération, Emmanuel DAVIDENKOFF ne se trompe pas lorsqu’il titre son article : « Programmes : rien de nouveau. Lang recule devant le refus des profs de philo ». Alain Renaut a compris, il démissionne. Le Ministère, soucieux de préserver les apparences, le charge d’une mission sur « l’enseignement supérieur ».
    Durant cette période, l’ACIREPh tente (vainement) de convaincre les collègues qu’en dépit des réserves qu’inspirent les nouveaux programmes les abandonner provoquerait un retour au désastreux statu quo ante. Nicole GRATALOUP, du GFEN, demande de son côté : « Et les élèves ? » Qui en effet s’en soucie ?

La quatrième tentative de réforme vient d’échouer.


Documents


Pascal ENGEL, "La philosophie est-elle un monolithe ?", Le Monde, 29 janvier 2001

"Des professeurs de philosophie protestent", Le Monde, 31 janvier 2001

Michel FICHANT et Denis KAMBOUCHNER,Le Monde, 9 février 2001

ACIREPh, "Un programme à la croisée des chemins", bulletin interne n°11, mars 2001

La fabrique du consentement ou comment manipuler les croyances des professeurs de philosophie Illustration commentée : le texte d’Henri PENA-RUIZ paru dans Marianne le 27 février 2001

Jean-François CHAZERANS,A propos du nouveau programme de philosophie : pourquoi je ne suis ni « républicain », ni « pédagogue » 

SNES, 8 pages spécial philosophie ; bilan sur la réforme et questionnaire de consultation, mars 2001 

Avis favorable duConseil National des Programmes, 27 mars 2001

Synthèse Nationale de la Consultation sur les nouveaux programmes de philosophie - Ministère

ACIREPh - Protestation contre les pratiques discriminatoires de l’Inspection - avril 2001

ACIREPh - Protestation le comportement de certains inspecteurs pendant la consultation - avril 2001

ACIREPh - Protestation contre les inpections policières - avril 2001 

Lettre du Collectif pour l’enseignement philosophique, monté par l’APPEP et l’Inspection, avril 2001->http://acireph.org/Files/Other/Archives/ACTE%205%20ep%201/08%202001%2004%2024%20AVRIL%20Lettre%20du%20COLLECTIF.pdf]

Temoignage de désolidarisation du "collectif" lorsqu’il révèle son vrai visage, avril 2001

Francis MARCHAL, "Apprentis philosophes",L’Humanité, 2 mai 2001

Claudine TIECELIN, "Ne figeons pas la philo",Libération 14 mai 2001 

ACIREPh,
Lettre ouverte au Ministre pour préserver les intentions initiales de
la réforme tout en répondant aux critiques exprimées par les
collègues, 8 juin 2001

Nicole GRATALOUP, « On ne peut à la fois tenir une position aristocratique et affirmer vouloir la démocratisation de l’enseignement de la philosophie »,L’Humanité, 22 juin 2001

 Emmanuel DAVIDENKOFF, "Lang recule devant le refus des profs de philo." Libération, 27 juin 2001

 Emmanuel DAVIDENKOFF, "La Philo saque trop", ce qu’on apprend d’une note interne de l’Inspection Générale,Libération, 27 juin 2001

Soutenez l’ACIREPh

"Jack Lang retouche encore le nouveau programme de philo"

Nicole Grataloup, "Et les élèves ?",L’Humanité, 2 juillet 2001

TEXTE des PROGRAMMES DE PHILOSOPHIE amendés publiés au BO de juillet 2001

Nicolas WEILL, "Les non-dits d’une amère controverse",Le Monde, 22 août 2001 

Les prémisse de l’enterrement, côté Ministère

De Gaudemar, directeur de la Desco, Lettre adressée aux enseignants, 31 mai 2001

De Gaudemar, directeur de la Desco, Lettre de Mission adressée au GEPS, 14 juin 2001

De Gaudemar, directeur de la Desco, NOTE D’INFORMATION SUR LA MISE EN OEUVRE DES NOUVEAUX PROGRAMMES, 29 juin 2001

[1Les programmes disent exactement ceci : « Cet apprentissage, qui s’accomplit tout particulièrement à l’occasion de la lecture de textes philosophiques et qui n’est pas conçu comme un moment distinct du cours, consistera à pratiquer les opérations présupposées ou mobilisées dans les différentes étapes du discours argumentatif écrit ou oral : - construction d’une problématique à partir d’une notion, d’une question ou d’un texte : explicitation du problème et repérage de ses enjeux ; - exposition impartiale d’une thèse ; restitution d’une argumentation à l’occasion d’une étude de texte ; - élaboration d’un concept ou d’une distinction conceptuelle ; - confrontation de thèses visant à l’élaboration d’une réponse réfléchie à la question posée ; - évaluation d’un argument par son insertion dans un dialogue critique ou par sa confrontation à des exemples ; - progression argumentée dans les étapes de l’analyse ; - appréciation des résultats d’un parcours argumentatif. L’apprentissage de ces opérations peut s’effectuer notamment : - à travers la production, en classe ou à domicile, de brefs textes susceptibles de constituer les moments d’une argumentation de type dissertatif ; - sous la forme d’une dissertation complète produite en classe ou à domicile, de façon guidée ou individuelle ; - à l’occasion de l’étude critique (écrite ou orale) d’un texte philosophique dont on s’efforce de reconstituer la logique immanente ou de dégager les principaux concepts et arguments. »

[2Les convictions de Charles Coutel sont sujettes à de grandes fluctuations. En 1976, il dénonçait « une attitude intégriste qui se raidit sur une fétichisation de la dissertation et de la leçon, comme forme idéale et intemporelle de la communication dans le cadre de l’enseignement de la philosophie » et jugeait que « LA dissertation et LA leçon s’adressent donc à des élèves de plus en plus introuvables » (cf. dans l’acte 1, le document intitulé « éléments de réflexion sur la dissertation et la leçon »). Le GTD Renaut, plus modéré, ne souhaitait pas que l’on supprimât la dissertation, seulement qu’on l’apprît aux élèves.

[3Pour la critique de cette doctrine, cf. « le deuxième chantier » du Manifeste pour l’Enseignement de la Philosophie à l’initiative de l’ACIREPh en 2001(accessible ici).

[4Poirier J.-L, Enseigner la philosophie. L’exemple italien, éditions de la revue Conférence, 2001, p. 161, note 1. Précisons que Jean-Louis Poirier, Inspecteur de l’Éducation Nationale depuis 1998 n’est devenu doyen du groupe du philosophie de l’Inspection Générale qu’en 2007. Il s’est attaché à relever le corps d’Inspection en commençant par rompre avec les méthodes policières pratiquées sous le doyennat précédent et en organisant les conditions d’une véritable réflexion sur l’enseignement de philosophie en France. Il sera en butte durant tout son doyennat à l’hostilité de la moitié du corps des IPR restée fidèle aux dogmes de la périodes Muglioni-Menasseyre.

[5En 2000, j’ai eu l’occasion de dire à Françoise Raffin, lors d’un séminaire de l’INRP sur « les pratiques de l’enseignement de la philosophie dans les classes terminales », mon incompréhension de la violente hostilité du collectif qu’elle avait animé 11 ans plus tôt contre le Rapport Derrida-Bouveresse. Elle m’expliqua que les propositions du Rapport étaient en effet assez raisonnables, mais que la corporation n’étaient pas encore assez mûre pour les entendre et les accepter.

[6Joël Roman, « Controverses – Enseigner la philosophie ? » , Esprit, n° 10, octobre 2001, p. 197-198 (le texte figure dans les documents ci-dessus).

[7Nicolas Weill, « Philosophie : les non-dits d’une amère controverse », Le Monde,23 août 2001.


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