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Rentrée Covid : une fiche pédagogique du Ministère…qui a du mal à passer

mardi 12 mai 2020.

Le Ministère a publié une fiche pédagogique intitulée Coronavirus et risque de replis communautaristes qui a consterné et indigné de nombreux enseignants. Cette fiche, Risque de replis communautaristes, figurait sur la page Eduscol qui précise les conditions de de la reprise des écoles, collèges et lycées : https://eduscol.education.fr/cid151499/reouverture-des-ecoles.html).
Cette page Eduscol en elle-même ne fait pas problème puisqu’elle informe de manière aussi précise que possible des conditions et mesures accompagnant la reprise des classes, ce qui est nécessaire et bienvenu.

Mais la fiche ressemble moins à un document pédagogique qu’à une tentative d’instrumentalisation malsaine de l’École. Sous couvert d’Enseignement Civique et Moral et de transmission des "valeurs de la République" la fiche engage les enseignants dans des démarches paranoïdes de surveillance des élèves, ou plutôt de certaines catégories d’élèves plus que d’autre (j’y reviens ci-après) ; elle entretient les peurs fantasmatiques au sujet d’un « communautarisme » menaçant rien moins de l’indivisibilité de la République. Et tout cela, à propos du Coronavirus.

Examen critique du texte

Une rhétorique de la peur…

Alors que de nombreuses incertitudes pèsent sur cette rentrée et que subsistent tant de questions, rien n’est plus urgent aux yeux du Ministère que de scruter les risques de « dérives communautaristes » liées au « Coronavirus » et d’armer les enseignants pour faire face au péril du « séparatisme ».

Le thème du « repli communautariste » est agité tel un spectre et de façon obsessionnellement répétitive, avec dramatisation de l’enjeu. Quel est donc le péril qui vient ? Des « groupes radicaux », tenteraient de « déstabiliser les individus fragilisés » dans le but de « rallier à leur cause de nouveaux membres et de troubler l’ordre public », en développant une « remise en question radicale de notre société » et des « contre-projets de société… communautaires, autoritaires et inégalitaires ». Diable ! Tout cela, et à l’occasion du Coronavirus ?

Au moment de la reprise des cours, la fiche en question souhaite alerter et concentrer l’attention des enseignants sur une partie de la population suspectée d’adhérer aux croyances complotistes et de porter des tentations séditieuses. Mais de qui s’agit-il ?

Un sous-texte islamophobe : du Ministère de l’Éducation à celui de l’Intérieur

Une fois encore ce sont les élèves et familles de culture et/ou de confession musulmane qui sont désignés à la fois comme victimes et vecteurs du séparatisme communautariste. Le communautarisme visé n’est pas en effet celui de l’entre-soi des beaux quartiers efficacement soutenu par la politique de ségrégation territoriale. Il s’agit de l’islam comme le montre le l’invitation, aussitôt faite, à distinguer cependant « islam/islamisme, communauté/communautarisme, identité/nationalité, religion/laïcité… ». S’il en fallait encore une preuve, constatons que la fiche invoque aussi « la laïcité » et « l’égalité entre les femmes et les hommes ». On pourrait se demander : quel rapport avec le coronavirus ou le complotisme ? Aucun, mais qui est en revanche suspecté - et a priori - de refuser la laïcité ou l’égalité homme femme, sinon la femme ou l’homme de culture ou religion musulmane ?

Les interventions proposées aux enseignants ciblent d’ailleurs et en priorité les établissements qui seraient situés « dans l’un des quartiers particulièrement sensibles identifiés dans le plan mis en place depuis février 2018 », c’est-à-dire le « plan national de prévention de la radicalisation » du Ministère de l’Intérieur, à partir d’un Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation (CIPDR).

Cette désignation explicite de l’ennemi sécessionniste ressemble fort à ce que l’essayiste Pierre Conesa appellait « la fabrique de l’ennemi ».

La grande mobilisation des enseignants pour surveiller et punir, et signaler.

Le péril est tel qu’il est nécessaire de « prévenir pour protéger », d’identifier « les discours ou les signes de repli communautarisme » en prenant en compte « l’intégralité du spectre des idées radicales du communautarisme », qui constitue « une menace pour la cohésion en France » et s’attaque « à la cohésion sociale » (plus que les inégalités dans l’accès aux soins, à l’école, au logement et à l’emploi sans doute).

Il faut « être attentif aux atteintes à la République qui doivent être identifiées et sanctionnées » ; il faut « identifier les techniques de communication des groupes radicaux », apprendre à les reconnaître, « mobiliser la vigilance de tous ».
Et faudra aussi « alerter l’équipe de direction », permettre le « signalement dans l’application "Faits d’établissement", afin de permettre le recensement nominatif des suspects. En attendant leur « neutralisation » pédagogique ou « administrative » ?

Le prétexte pédagogique

Par touches et glissements successifs, le document efface la différence entre le métier de l’enseignant et celui du policier, la différence entre la pédagogie, d’un côté, la surveillance, le « signalement administratif » de l’autre. Personne ne conteste la nécessité pour tout fonctionnaire de signaler des délits ou des crimes.

Mais on entretient ici la confusion entre l’expression des opinions (même absurdes, provocatrices ou « complotistes »), qui appelle à l’école une réponse pédagogique et la répression des actions portant atteinte à l’ordre public et qui relève de la police et de la justice.

Sur le plan didactique et pédagogique, la fiche est indigente et renvoie le plus souvent à des dispositifs déjà existants. Il n’y a aucune démarche, aucun support (hormis une référence à une émission de France- Cuture), aucune analyse didactique donnée en exemple. Rien que des injonctions à la vigilance, gouvernées par le diptyque anxiogène « IDENTIFIER / ALERTER » ; la référence incantatoire aux « VALEURS DE LA REPUBLIQUE » couronnée d’une mystique de l’Unité au nom de « l’indivisibilité de la République ».

Cette distorsion entre la forme rhétorique et le néant du contenu (des outils et indications pédagogiques) rend plus évident le genre dont relève cette fiche : celui de la propagande.

Une nouvelle conception de l’apprentissage civique : l’interdiction de critiquer les mesures gouvernementales

Au début de la fiche, on peut lire ceci « La crise du Covid-19 peut être utilisée par certains pour démontrer l’incapacité des États à protéger la population et tenter de déstabiliser les individus fragilisés ». Suivi de cet étrange paragraphe :

« certaines questions et réactions d’élèves peuvent être abruptes et empreintes d’hostilité et de défiance : remise en question radicale de notre société et des valeurs républicaines, méfiance envers les discours scientifiques, fronde contre les mesures gouvernementales, etc. Or, plus que jamais, nous avons besoin de bâtir une société de la confiance, solidaire porteuse de sens et offrant aux élèves des chemins vers une socialisation positive. »

Jusqu’ici, il était établi que tout citoyen a le droit de critiquer les mesures prises par un gouvernement. Mais voici qu’au détour d’une phrase, on invite les enseignants à débusquer la « fronde contre les mesures gouvernementales ».

Jusqu’ici un enseignant chargé de former des citoyens aurait pu s’emparer de cette crise « sanitaire » pour faire réfléchir à des questions comme celles de l’hôpital public, des politiques de santé, des arbitrages entre diverses priorités, confrontant les élèves aux discussions et controverses qui caractérisent la vie dans une société démocratique.

Mais on découvre dans cette fiche que la « société de confiance » implique le rejet de toute forme de jugement critique à l’égard des décisions politiques du gouvernement. On découvre encore qu’il serait républicain d’interdire la contestation.

L’Enseignement Moral et Civique voit ses finalités réécrites : sa mission est désormais de surveiller les opinions politiques des élèves, d’empêcher la contestation "des mesures gouvernementales" et de signaler les élèves séditieux (et collègues ?) qui persisteraient dans leurs opinions.

La « société de confiance » et son projet éducatif de « socialisation positive » ressemble à la « société harmonieuse » de Hu Jintao1, une société qui ne tolère aucune critique.

Il ne serait pas étonnant que, d’ici peu, le concept d’« harmonie » devienne le pivot du nouveau référentiel de compétences des professeurs : harmonie entre professeurs et élèves, harmonie de l’équipe pédagogique, harmonie entre enseignants et Ministère, etc.

En vérité, c’est déjà le cas. 

Un Nouveau Monde, très orwellien

On se croirait dans le monde que décrit Georges Orwell dans son roman dystopique 1984 : celui d’une société de surveillance et de contrôle. Orwell y développe aussi une réflexion sur la langue à partir de la novlangue produite par le régime politique qui permet de définir le bien – ce qui conforme aux idées du régime - et le mal, c’est-à-dire tout ce qui en diffère.

Relevons encore ce trait orwellien : c’est au nom de l’accueil des élèves dans une « école de la confiance », bienveillante et refusant les discriminations, que l’on demande aux enseignants d’organiser la surveillance, le fichage et le signalement des élèves – et par ce biais, celui d’une partie de la population.

Comme dans 1984, les signifiants sont inversés. Là : « la Guerre, c’est la paix », « La liberté c’est l’esclavage ». Et ici : « La défiance, c’est la confiance » ; « La surveillance, c’est la protection » ; « La suspicion, c’est la bienveillance », « La discrimination, c’est l’égalité », « L’école, c’est la police ». En résumé : « La propagande, c’est l’éducation », etc.

On ne peut que souhaiter que cette fiche provoque le scandale qu’elle mérite.

Post-scriptum

Au moment où je finis ce texte, j’apprends que le Ministère a précipitamment retiré la fiche pédagogique litigieuse. Saluons l’initiative, hommage involontaire à ceux qui s’en sont indignés et qui confirme la justesse de leurs critiques.

Mais, de même que dans 1984, des archivistes s’emploient tous les jours à réécrire le passé, modifiant des archives, et en faisant disparaître d’autres, le Ministère effacé les traces. Tout ceci n’a jamais existé.

Bienvenu dans le monde harmonieux et positif de la « Société de Confiance ».

Serge Cospérec


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