Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La philosophie est-elle un monolithe ?

Dans cet article publié dans Le Monde le 29 janvier 2001, Pascal ENGEL dénonce la position conservatrice qui consiste à rejeter toute réforme du programme de philosophie.
mardi 30 janvier 2001 par Acireph

© Le Monde 2001


Il n’y a qu’un pays au monde où tous les élèves du secondaire reçoivent une formation systématique en philosophie : la France. Depuis près de deux siècles, ce fleuron de notre enseignement a résisté à toutes les tentatives de le supprimer ou de le réduire, au point qu’il semble s’identifier à la République et être figé dans le marbre. Mais même s’ils ont gardé leur esprit initial (la formation à la citoyenneté), ses programmes ont évolué depuis 1874, et cela n’a rien d’étonnant. Il ne s’agit certes pas de céder au sophisme bien connu « si la société change, l’école doit changer aussi » ; mais force est de constater que la philosophie, comme n’importe quelle discipline, a elle aussi évolué.

Dans les autres pays d’Europe, les systèmes éducatifs en ont tenu compte. Ailleurs qu’en France, dans les formations universitaires qui accueillent les élèves à l’université après la classe de terminale, elle ne s’enseigne plus de la même manière qu’il y a seulement vingt ans. Quant aux autres disciplines, elles ont toutes réformé leurs programmes. Nos voisins (comme l’Italie) sont en train de refondre leurs systèmes d’enseignement secondaire et universitaire, y compris en philosophie. On notera au passage que les pays européens qui ont introduit de la philosophie (souvent à titre optionnel) dans le secondaire (Grande-Bretagne, Suisse, Allemagne, Grèce par exemple), n’ont pas cherché à copier systématiquement nos programmes, qui remontent, dans leur version actuelle, à 1973.

Pourquoi la philosophie serait-elle la seule discipline qui devrait résister aux changements et pourquoi la France aurait-elle le monopole du conservatisme en la matière ? Cesserait-elle automatiquement d’incarner l’esprit républicain si l’on adaptait ses programmes à des thématiques et à des interrogations contemporaines, si l’on renouvelait sa liste d’auteurs canoniques, ou si l’on rendait ses contenus un peu moins massifs que ces « notions » qui, comme « l’homme et le monde » ou « l’art » écrasent les élèves par leur insurmontable généralité ? La philosophie perdrait-elle son essence critique si elle redevenait un peu plus la pratique du raisonnement rigoureux, et de la pensée conceptuelle précise et informée ? N’aurait-elle pas tout à gagner, au contraire, si l’on donnait un peu plus aux professeurs, aux élèves et aux parents les moyens de la distinguer du bavardage d’idées qui rôde trop souvent dans ses parages et qui finit par jeter le doute sur la validité de ses critères d’évaluation ?

A lire certaines prises de position de ses défenseurs qui la traitent comme une sorte de monolithe, on a le sentiment que la moindre retouche altèrerait son âme même.

Un nouveau programme pourtant, après plusieurs échecs en dix ans, a pu être élaboré par le Groupe technique disciplinaire présidé par Alain Renaut, et il a été publié. Bien qu’il n’ait rien de révolutionnaire et soit encore à mes yeux fort timide, il introduit des modifications mesurées et il respecte les équilibres nécessaires.

On peut toujours pinailler sur telle formulation, mais il est grotesque d’entendre dire que l’emploi de la modeste conjonction « et » dans l’intitulé « langage et communication » menace la liberté du professeur, et il est étonnant que des enseignants de philosophie oublient cette évidence : un programme n’est précisément qu’un programme et chacun est libre de l’interpréter. Il ne s’agit pas de dire que toute réforme, quelle qu’elle soit, est bonne. Mais celle-ci est digne de ce nom. Si les professionnels de la philosophie s’accordaient une nouvelle fois sur le programme minimal qui consiste à ne surtout rien changer, ils scieraient la branche sur laquelle ils sont assis et la philosophie en France, j’en ai peur, ne s’en remettrait pas. Nos gouvernants et nos élus pourraient alors aisément en conclure que cette vieille dame si digne qu’est la philosophie est incapable de passer le relais, et qu’il vaut mieux la laisser où elle est, c’est-à-dire laisser d’autres, comme c’est déjà le cas, occuper son terrain.

Les jeunes Français qui seront appelés, de plus en plus, à poursuivre leurs études dans d’autres pays européens, les enseignants qui auront des contacts de plus en plus fréquents avec leurs collègues hors de France, pour ne rien dire des chercheurs qui ne peuvent plus travailler dans un cadre strictement hexagonal, seront, encore plus qu’aujourd’hui, prisonniers d’une formation initiale qui, pour être admirable dans ses principes, n’en a pas moins vocation, comme toute autre, à évoluer raisonnablement.

Pascal Engel est professeur de philosophie à l’université Paris-IV-Sorbonne.


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