Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

"Qui a peur de la philosophie ?" Jacques Derrida

Peu après la tenue des États Généraux de la Philosophie, la revue Esprit organisa une Table Ronde publiée en février 1980 sous le titre « Qui a peur de la philosophie ? ». J’y participai avec Roland Brunet, Guy Coq, Vladimir Jankélévitch et Olivier Mongin. Reproduisant ici mes propres interventions, je garde néanmoins les titres donnés par la revue aux différents moments de la discussion.
samedi 10 mars 1990 par Acireph, Serge Cospérec

 

1. LES ETATS GÉNÉRAUX DE LA PHILOSOPHIE

 

1. Pour commencer à expliquer un événement comme celui des États Généraux, il faudrait déployer plusieurs types d’analyses et les articuler prudemment entre elles. Il faudrait traiter de toutes les racines de la situation philosophique française aujourd’hui, de la « sociologie » (disons pour faire vite) des intellectuels, des enseignants et des étudiants français, des structures de l’enseignement français à l’université, dans les lycées et avant les lycées, etc. Ce n’est pas au cours d’un entretien que nous nous mesurerons à ces problèmes. La séquence la plus proche et la plus apparente, la plus courte aussi nous renvoie à la mise en place de la Réforme Haby, depuis le vote du projet de Réforme du système éducatif qui avait suscité une si grande opposition dans le pays, et notamment parmi ceux qui s’intéressent à la philosophie, qui croient à la nécessité de la recherche et du débat philosophique dans notre société... Depuis que la lutte a été engagée contre cette Réforme, certaines menaces n’ont pas cessé de s’aggraver et de se préciser. Il est vrai qu’on évite prudemment de toucher au baccalauréat pour l’instant : le problème est trop délicat pour qu’on l’aborde avant l’échéance électorale de 1981. Les effets d’une politique visant à restreindre le champ de l’enseignement et de la recherche philosophiques se sont en tout cas accentués. Les conditions sont de plus en plus difficiles, elles se dégradent d’année en année. La réduction massive du nombre de postes mis au concours n’en est qu’un signe mais il fut plus spectaculaire encore l’an dernier, au moment où d’autre part on privait de leur poste un grand nombre d’enseignants de philosophie dans les Écoles normales. L’année dernière la Réforme Haby n’était pas encore parvenue à cette phase de son application qui concerne les Terminales. Nous attendons les décrets qui doivent tirer les conséquences de la Réforme à ce niveau du cursus. Nous ne les avons pas attendus pour nous opposer systématiquement aux principes qui doivent les inspirer dans l’ensemble de l’appareil scolaire mais nous ne savons pas encore précisément ce que seront ces décrets quant à la philosophie. Les bruits qui couraient à ce sujet — comme cela fut dit et maintenant publié dans les actes des États Généraux — étaient inquiétants, au-delà même de ce que nous avions d’abord redouté. Nous avons pensé que cela devait alerter non seulement les enseignants et les étudiants mais tous ceux que préoccupe l’avenir de quelque chose comme la philosophie dans ce pays. Un certain nombre de professeurs (philosophes ou non) se sont rassemblés pour lancer l’Appel que vous savez. Ils l’ont fait dans un langage où ils pouvaient reconnaître leur souci commun au-delà de différences philosophiques, politiques ou autres qu’il n’a jamais été question de méconnaître. Plus de 1 200 personnes ont donc participé à ces États Généraux les 16 et 17 juin, dans le Grand amphithéâtre de la Sorbonne. Cette affluence massive et exceptionnelle était déjà à elle seule un événement, un signe et un avertissement. D’autant plus que, il faut y insister, les participants n’étaient pas seulement des philosophes de profession, enseignants ou étudiants, et pas seulement des universitaires. Ce qui s’est passé là, on peut maintenant en avoir une première idée en lisant la transcription des débats.

 

2. Il faut insister sur la grande diversité de ceux qui ont pris la responsabilité d’appeler aux États Généraux. C’est en France un phénomène très rare et d’autant plus significatif. Le Comité des 21 était formé, pour une part, de philosophes qui, dans d’autres contextes, ne se trouvent pas si proches les uns des autres... Nous n’avions pas d’ordre du jour préalable. Nous souhaitions favoriser un grand débat (sans exclusive, sans références hiérarchiques, sans code imposé, sans phénomènes d’autorité ou de compétence), un grand débat ouvert, et il s’est engagé dans un lieu et même dans une atmosphère qui rappelaient, beaucoup l’ont noté, certains moments de 68, quand la parole se prenait le plus librement possible, pour discuter, interroger, faire des propositions, travailler, informer. Pour une large part ce que nous espérions à cet égard s’est produit. Comment l’événement peut être déchiffré à long terme, je ne le sais pas. Il s’agissait en tout cas, me semble-t-il, de ne pas l’investir d’avance de telle ou telle signification historique. Le bilan immédiat (puisque vous posez la question du « bilan ») serait au moins de deux ordres : d’une part le rassemblement a eu lieu (et il pourrait se reproduire, tout le monde doit en tenir compte et se le tenir pour dit), l’information a circulé, la prise de conscience a été accélérée, des groupes se sont constitués et continuent de travailler, à Paris et en Province. Sans que cela nous limite à un point de vue corporatiste (et tant et tant de questions non professionnelles ont été posées et largement discutées pendant ces deux journées), des résolutions ont été votées qui concernent - par exemple - l’extension de l’enseignement philosophique hors de la Terminale. (De telles résolutions ont ensuite été reprises et confirmées par d’autres instances : c’est le cas de la motion sur l’extension, votée quelques jours après par l’assemblée des correcteurs de philosophie au baccalauréat dans l’académie de Paris-Versailles.) La réunion d’autres États Généraux a été envisagée, et elle serait immédiate si les menaces gouvernementales réapparaissaient. Le soir du premier jour des EG une déclaration du Ministre à la télévision s’est faite rassurante à ce sujet mais nous attendons les décrets pour juger.

[...]

 

3. Ce qui montre de façon objective et vérifiable que ce n’étaient pas les E.G. du Grephc’est que les membres du Greph étaient en minorité dans le Comité de Préparation et plus encore au cours des E.G. eux-mêmes. Ce point de vue quantitatif, qui n’est pas toujours probant, l’est en tout cas chaque fois qu’il y a vote et toutes les résolutions ont été votées démocratiquement. Il est vrai que l’idée des E.G. a d’abord été évoquée par certains membres du Greph (d’abord par Brunet, je l’ai rappelé à l’ouverture des E.G.), mais nous avons pensé que le rassemblement le plus large était nécessaire pour tout ce qui engageait cet événement aussi bien que pour les ordres du jour, les résolutions, etc. Tout ce qui a maintenant été publié en témoigne : le Greph a sans doute provoqué l’événement mais n’a pas voulu se l’approprier ou le dominer — et ne l’a pas fait. Sans doute avons-nous défendu les positions du Grephdans les discussions mais quoi de plus légitime ? Les membres d’autres associations l’ont fait aussi et c’est bien. Que le Greph soit plus mobilisé et depuis plus longtemps sur des positions de lutte qui parfois et de plus en plus emportent la conviction, c’est aussi vrai. Le meilleur exemple en a été la résolution votée au sujet de l’extension de la philosophie à partir de la seconde, mais il ne faut pas oublier que cette résolution reste encore en retrait par rapport à nos propres perspectives.

 

4. Précisons encore, le Greph n’est ni un syndicat ni une association corporative. Depuis 1975 il rassemble un grand nombre d’enseignants et d’étudiants, philosophes ou non, décidés à s’interroger sur l’institution philosophique, sur son histoire et son fonctionnement actuel, mais aussi à y intervenir en posant de nouvelles questions et en y agissant autrement. Sur le programme de travail et les perspectives d’action du Grephsur son avant-projet constitutif et ses premières prises de position, je ne peux que vous renvoyer ici à des textes publiés dansQui a peur de la philosophie ? (Flammarion, Champs, 1977). Actuellement, partout en France, sans aucune centralisation, à l’écart de toute orthodoxie et de toute hiérarchie, de nombreux groupes travaillent à la transformation de l’enseignement et de la recherche philosophiques. Ils le font dans des conditions très variables d’un groupe à l’autre. Toutes les questions abordées aux E.G. sont évidemment des questions privilégiées par le Grephqu’il s’agisse des médias ou de la situation de la philosophie en France aujourd’hui, des programmes ou des sanctions évaluatrices, de l’édition ou de la scène pédagogique dans tous ses éléments, du problème des femmes dans la philosophie, mais aussi bien d’autres questions qui n’ont pas été évoquées aux E.G. Bien que nous prenions des positions militantes sur les problèmes immédiats (par exemple pour riposter à la Réforme Haby selon un mot d’ordre offensif et nouveau qui n’était plus celui de la défense traditionnelle de la Terminale, ou encore au moment de l’exclusion d’un grand nombre de philosophes des Écoles normales, etc.), nous concevons notre travail comme une tâche de longue haleine, tournée vers ce que certains considèrent comme des utopies dangereuses (ce fut déjà le cas pour l’extension de l’enseignement philosophique hors des terminales : les choses ont changé en quelques années dans l’esprit de beaucoup).

 

5. L’engagement a été pris, aux E.G., d’élargir et de renouveler cette expérience. Dans chaque académie devraient se constituer des permanences qui ne concurrenceraient en rien les organisations syndicales et corporatives mais qui donneraient du mouvement, proposeraient de nouvelles problématiques et de nouveaux modes d’action.

 

6. Relever la diminution croissante des postes mis au concours, ce n’est pas simplement du corporatisme. Les effets de cette mesure sont très étendus, et bien au-delà des problèmes de recrutement. Il y a de moins en moins d’étudiants de philosophie dès lors que tout avenir professionnel est interdit, et ils sont de plus en plus découragés, démobilisés, cela détériore les conditions de la recherche, pour ne rien dire des conditions du débat philosophique en dehors des lieux d’enseignement. A cet égard, les déclarations ministérielles qui se voulaient apaisantes au lendemain des E.G. sont loin de nous satisfaire.

 

7. L’extension de l’enseignement philosophique aurait de telles conséquences sur la totalité du système éducatif qu’on ne peut absolument pas la considérer comme une position de repli. Sur ces conséquences il est difficile de s’étendre ici mais les travaux du Greph (cf. Qui a peur de la philosophie ?, par exemple) peuvent en donner une idée. Tout ce qui a été dit sous une forme programmatique aux E.G. est loin de correspondre à un repli. Mais bien sûr il ne s’agissait là que d’une phase préliminaire.

 

 

2. LA PHILOSOPHIE ET SON ENSEIGNEMENT

 

8. L’extension de la philosophie nous paraît souhaitable (selon des modes à inventer et des formes qui ne reviendraient pas à « dispenser » ailleurs un enseignement déjà connu et constitué, bien sûr) non seulement en amont de la terminale mais aussi en aval, dans les Universités, en dehors des sections de philosophie. Cela correspond d’ailleurs à une demande très vivante de la part de scientifiques, de juristes, de littéraires, de médecins, de techniciens, etc. A propos de la comparaison avec des systèmes européens qui ne comportent pas d’enseignement philosophique avant l’Université, notre revendication peut en effet paraître au premier abord insolite ou exorbitante. Mais nous nous battons dans un contexte français qui a son histoire, et il est d’autre part remarquable que les questions soulevées par le Grephintéressent beaucoup (et pour des raisons essentielles, qui tiennent à des traits communs à toutes les sociétés industrielles dans leur phase actuelle) hors de France, en Europe et aux États-Unis. C’est au moment où certains réclament plus de philosophie, et dès avant l’Université, hors de France, qu’on songe chez nous à faire le chemin inverse. De cet intérêt et de cette inquiétude nous avons des signes nombreux partout où des forces socio-politiques tentent de limiter certains types de recherche (la philosophie n’est pas la seule et nous sommes très attentifs à ce qui déborde ici l’unité d’une « discipline »). Ces questions sont d’actualité dans de nombreux pays européens ou américains, en Afrique du Nord et dans plus d’un pays d’Afrique noire francophone. Des groupes analogues au Greph et en relation avec lui s’y constituent et travaillent avec nous. Un des principes du Grephc’est de ne pas s’enfermer dans les limites d’une discipline mais de tenter de repenser les rapports entre la pratique philosophique et les autres. Nous ne proposons jamais rien qui n’implique à cet égard une réélaboration fondamentale et elle ne peut être engagée que dans un travail commun avec les chercheurs, enseignants, et étudiants d’autres disciplines.

 

9. Toute réponse à cette question [1] déploie déjà une philosophie. Parmi tous ceux qui militent aujourd’hui pour l’extension de l’enseignement philosophique, il y a bien des différences et des différends philosophiques. La conviction commune, pour l’instant, c’est que la question, le type de question que vous posez ne pourra être sérieusement élaboré que le jour où les conditions matérielles et techniques de l’enseignement et de la recherche seront améliorées et plus ouvertes. Mais lutter pour cela c’est déjà prendre parti - et philosophiquement. Nous sommes tous d’accord pour que ce grand débat philosophique se développe : aujourd’hui, malgré certaines apparences, il est entravé de toutes parts. Plus le travail philosophique sera actif et vivant à l’intérieur de l’institution, plus il le sera au-dehors.

[...]

10. Il n’y a jamais eu d’unité pure du discours philosophique et sans doute pour des raisons essentielles. Difficile de s’engager ici dans ce problème. Il reste qu’à certaines périodes (de l’histoire et de telle ou telle société) une représentation a pu s’imposer de cette relative unité du code et du débat philosophiques. Au prix de puissantes exclusions, naturellement. Aujourd’hui ce qui s’appelle philosophie est le lieu de la plus grande disparité des discours. Un indice –sur lequel il ne faut pas se lamenter, et dont il faut tenir compte— : un professeur de philosophie ressemble moins à un autre professeur de philosophie qu’à n’importe quel autre professeur, je crois que j’exagère à peine. Si on pouvait entendre simultanément tous les discours et tous les enseignements qui se produisent aujourd’hui sous le titre de la philosophie, on serait, je crois, ahuri non pas seulement par la différence des contenus, à laquelle il est légitime de s’attendre, mais par la différence des codes élémentaires, par l’intraductibilité des langages, des évaluations les plus décisives (par exemple dans la détermination des « questions » et des « textes » qu’un travail préliminaire ne devrait pas contourner, la détermination de ce qu’on aurait naguère appelé une « formation fondamentale » : cette expression même fait problème et c’est encore un signe). Penser cet ébranlement profond, qui ne nous arrive pas par accident et de l’extérieur, simplement, voilà une de nos tâches, sans doute.

 

3. DE QUELQUES CRITIQUES ET MALENTENDUS

 11. On peut en venir aux critiques, si vous voulez. D’abord, il ne saurait être question de vouloir mettre les E.G. à l’abri de la critique ; il s’agissait au contraire d’ouvrir les discussions les plus larges et les plus contradictoires, et deux jours de débats improvisés ne pouvaient, ni ne devaient donner lieu à un corpus inattaquable de propositions absolument cohérentes et suffisantes, de forme doctrinale ou dogmatique. Cela dit, toute critique n’est pas juste pour autant. Par exemple celle qui accuse le geste d’auto-défense. Il n’y aurait rien d’illégitime pour des enseignants conscients de leur responsabilité à défendre leurs conditions de travail. Nous l’avons fait, mais nous ne nous y sommes pas limités, comme peuvent en témoigner les actes des E.G. auxquels je ne peux ici que renvoyer. Comme vous savez, les participants aux E.G. étaient dans une proportion que je crois assez importante des non-philosophes et même des non-enseignants. Les questions posées étaient très larges, elles concernaient la place et les modes de la pratique philosophique dans la société et hors de l’institution, le sens de la pensée philosophique aujourd’hui, la destination générale de l’enseignement. Tout cela portait bien au-delà de l’horizon professionnel. Et à aucun moment, à personne il n’a paru souhaitable de se replier vers les conditions anciennes de la pratique philosophique. Les transformations et l’extension proposées concernaient la recherche et l’enseignement en général, au-delà de la philosophie, et aussi bien la philosophie hors de l’institution.

Venons-en au caractère prétendument « hâtif » du discours sur les médias. La question des médias (de leur fonction et de leur fonctionnement actuel, de leur rôle dans la culture, de leurs effets sur l’enseignement, etc.) a occupé une place importante, et ce ne fut pas un « faux débat ». Si par « hâtif » on voulait souligner que ce débat a été pour une part improvisé, on n’aurait pas tout à fait tort, encore que la problématique des médias ait été reconnue dans sa nécessité dès l’ouverture de la première journée (dans des formules que je crois prudentes, différenciées, programmatiques) et que ceux qui ont pris la part la plus active au groupe de travail sur les médias (je pense en particulier à Debray) y aient apporté les résultats d’un travail considérable. On peut se féliciter que pour la première fois, fût-ce dans une relative improvisation, soit abordé un type de questions que je crois fondamentales et jusqu’ici insuffisamment reconnues dans le milieu scolaire et universitaire. C’est pourquoi j’avais cru nécessaire de les mettre sous le projecteur dès la première séance.

 

Cela dit, les discours tenus ont-ils été « hâtifs » ? Pour une évaluation honnête il faut ne pas se contenter des simplifications scandaleuses auxquelles certains se sont livrés dans les jours suivants (je pense en particulier à tel compte rendu, si on peut dire, haineux, on peut le dire, de l’Express et à telle note du Nouvel Observateur). Il faut plutôt revenir à ce qui fut effectivement dit (qui se trouve maintenant publié [2]) et qui fut prudent, compliqué, et je crois, pour un débat si bref, assez élaboré. Le groupe sur l’enseignement et les médias a travaillé de longues heures, il a réuni un nombre très important de participants, la discussion qui précéda l’approbation du rapport fut longue. En lisant la transcription des débats aux EG, on s’apercevra (si du moins on était décidé à en douter) qu’ils ne comportent aucune critique des médias en tant que tels et en général, seulement de certaines conditions techniques ou politiques de leur fonctionnement actuel, et des effets généraux que cela ne peut manquer d’avoir sur le discours, l’enseignement, la recherche, etc. Toutes sortes de précautions ont été prises pour que cela ne ressemble en aucun cas au procès sommaire des médias en général. Qu’on relise ou qu’on lise. Les enjeux étant graves, les investissements nombreux et divers, on ne peut s’interroger sur la presse et sur les médias sans faire naître beaucoup de nervosité. Les réactions sont puissantes et elles viennent par définition de lieux surarmés en ce domaine. Certains voudraient interdire que ces questions soient posées en toute liberté et au grand jour comme nous l’avons fait. Par exemple, c’est sans doute pour cela que le dimanche après-midi une petite troupe très décidée avait tenté de rendre le travail impossible et d’interrompre nos débats : tapage continu, sifflements, hurlements hargneux pour couvrir ou brouiller toute parole, bref, la technique éprouvée du petit commando terroriste. La troupe était animée par B.H. Lévy et D. Grisoni. Il leur fut proposé de prendre la parole au micro comme tout autre participant. Quand ils ont commencé à le faire, certains ont protesté dans la salle, sans doute exaspérés par le sabotage en cours et l’obstruction forcenée. Près de la tribune où se trouvait le micro, deux ou trois inconnus ont même provoqué une brève et légère bousculade (je pèse mes mots). Mais les organisateurs, qui l’y avaient d’ailleurs invité, ont fait en sorte que B.H. Lévy puisse avoir la parole en toute liberté. Ce qui eut lieu, et cette intervention est maintenant publiée. Je ne m’attarderais pas sur cet incident, au demeurant fort éclairant, si je ne venais d’apprendre qu’à en croire un entretien entre Ph. Sollers et B.H. Lévy, ce dernier aurait été « passé à tabac » aux États Généraux. « Passé à tabac » ! On peut espérer qu’un défenseur aussi éloquent des droits de l’homme connaît le sens et prend la mesure de cette expression qu’il avait déjà employée, à propos du même incident, au cours de l’une de ses apparitions à la télévision (entretien cette fois avec J.-L. Servan-Schreiber). Il s’agit là, de la part de B.H. Lévy, de la plus ignoble diffamation. Au cours de cette brève et légère bousculadej’y insiste, aucun coup ne fut porté par personne : des gens qui crient dans la confusion, se pressent autour d’un micro ou se tirent par la veste, voilà les faits, plus de mille personnes peuvent l’attester. Sachant comme tout le monde que B.H. Lévy se soucie peu de distinguer entre le faux et le vrai (alors même qu’il porte la Vérité, la Loi et l’Éthique à la boutonnière), j’aurais abandonné ces symptômes à leur contexte sinistre et dérisoire à la fois, je n’aurais pas relevé une méprisable calomnie si le faux, cette fois, ne faisait injure à tous ceux qui étaient présents aux États Généraux, à tous et non seulement aux maîtres-auxiliaires que B.H. Lévy, dans le même élan, renvoie si confortablement à leurs petits problèmes. Propagé et accrédité par des organes publics (télévision, périodique), ce faux constitue une agression trop grave et trop massive pour qu’on la laisse sans réponse, si peu de goût qu’on ait pour de tels échanges. Ah ! si la cause des droits de l’homme n’avait que des défenseurs si prompts à injurier et à falsifier, nous devrions être plus inquiets que jamais. Je ferme cette parenthèse.

 

12. C’est ici [3] qu’une analyse patiente et multiple, allant dans de nombreuses directions, devrait expliquer que telle critique du totalitarisme -de tel totalitarisme- n’a eu accès à la télévision, sous telle forme, qu’à un moment précis de l’histoire de ce pays, alors qu’elle était ailleurs clairement formulée, informée, aiguisée depuis longtemps, et que depuis longtemps elle avait justifié chez certains des prises de position sans équivoque. Je ne crois pas que seule la difficulté du discours soit en cause, mais tout un ensemble d’évaluations latérales qui accompagnent un contenu (par exemple ce que vous appelez la critique du totalitarisme, à quoi tout est loin de se résumer). Mais il ne faut pas se livrer à l’improvisation dans ce domaine qui souffre déjà de trop de stéréotypies et de manipulations là où nous aurions besoin de travaux fins, différenciés, ne cédant à aucune intimidation. Et je me demande si la forme de l’entretien, si utile et éclairante d’un autre point de vue, ne risque pas de nous précipiter vers des simplifications. Je me contenterai ici, à la place d’une analyse difficile à reconstituer dans ces conditions, de marquer une prise de position très claire, tout en renvoyant aux textes publiés : personne, je crois, aux États Généraux, personne au Greph n’a attaqué quelque chose comme les médias en tant que tels et en général mais, je le disais tout à l’heure, un certain état et un certain usage aujourd’hui, en France, de tel ou tel instrument du type « médias ». Pour ma part, j’ai dit le plus clairement du monde ma défiance à l’égard de toute réactivité contre les médias, et j’ajouterai d’un mot : des médias je trouve seulement qu’il n’y en a pas assezÇa souffre plutôt de monolithisme, de concentration, de monopolisation, d’uniformisation violente et arraisonnée. Bref, le symptôme le plus criant est de type oligarchique. Alors pourquoi ce petit nombre d’opérateurs, et pourquoi ceux-là, voilà peut-être de quelle question on peut partir.

[1Question de Guy Coq : « Que pourrait être un enseignement secondaire aujourd’hui, c’est-à-dire une école proposant aux adolescents un minimum de rapport aux traditions culturelles de leur collectivité historique ? C’est la question essentielle que personne n’a abordée (si l’on excepte le GREPH). »

[2États Généraux de la Philosophie, op. cit.

[3Réponse à une intervention d’Olivier Mongin : « ... Il faut aller plus loin, se demander si la TV dénature nécessairement un travail philosophique. Il faudrait se demander quel a été le rôle de la nouvelle philosophie par rapport à la critique du totalitarisme. Il faudrait se demander si elle est bien passée à la TV parce que sa forme de discours s’y prêtait alors que le discours de Lefort ou Castoriadis était moins susceptible de passer la rampe. Ce n’est pas si sûr. De toute façon on s’exile et on exile le travail culturel si on pense qu’il n’est pas communicable en dehors de ceux qui savent déjà lire. »


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