Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

Démocratisation : le défi des séries technologiques (1)

Extrait de l’allocution d’ouverture de Jean-Jacques ROSAT aux Journées d’étude d’octobre 2001
samedi 27 octobre 2001 par Acireph

La philosophie est enseignée depuis 1969 dans les séries technologiques tertiaires, et depuis 1983 dans les séries technologiques industrielles. Mais il aura fallu attendre 2001 pour qu’un Colloque national soit organisé, qui fasse de cet enseignement un objet de réflexion pour la communauté des professeurs de philosophie. Aucun colloque de ce genre n’a jamais été organisé par ceux dont ç’aurait dû pourtant être le rôle : ni par le Ministère, ni par l’Inspection, ni par l’INRP, ni par l’association professionnelle (l’APPEP). Dans le Manifeste pour l’enseignement de la philosophie, que nous avons publié au printemps dernier, nous écrivions : « L’enseignement dans les séries technologiques est un sujet tabou : le cadavre dans le placard. Les difficultés y sont criantes. Mais jamais on n’a pris la peine de réunir ceux qui y enseignent pour mesurer leurs succès comme leurs échecs, et en tirer les conséquences. »

Pourquoi ce silence ? Pourquoi ce tabou ? Parce que, je crois, collectivement les professeurs de philosophie n’assument pas vraiment cet enseignement.

Certes, individuellement, la plupart de ceux qui enseignent dans ces séries essaient d’assumer, du mieux qu’ils peuvent et tant bien que mal, cette responsabilité. Certes, un certain nombre d’entre eux s’y investissent beaucoup à titre personnel. Mais collectivement, en tant que profession, voulons-nous vraiment cet enseignement ? Comme me l’a dit un jour le Doyen — c’était en 1984, à propos de l’extension aux séries technologiques —, « ce n’est pas nous qui l’avons souhaitée ». Il parlait évidemment au nom de l’Inspection générale ; mais il parlait aussi au nom des enseignants. Tout se passe comme si la profession n’avait jamais voulu vraiment cet enseignement, et comme si elle continuait, des années après, de le subir comme une nécessité à laquelle il ne lui est pas possible d’échapper.

 

Quelles sont les raisons qui nous forcent, nous professeurs de philosophie, à accepter cet enseignement sans vraiment l’assumer ? J’en vois au moins deux : l’une est noble, l’autre l’est moins ; mais toutes deux nous placent en porte-à-faux.

La raison noble est résumée dans le principe : « tous les élèves ont droit à la philosophie ». Ce qui, depuis plus d’un siècle, légitime en France l’existence d’un enseignement de la philosophie dans le secondaire, c’est l’idée que la raison est « la chose du monde la mieux partagée », que la philosophie est par excellence l’exercice de la raison en acte, et que par conséquent on ne saurait être un humain accompli et un citoyen véritable sans avoir étudié la philosophie. A partir du moment où d’autres élèves que ceux des séries générales accèdent à la terminale, il devient difficile, au nom de l’humanité et de la citoyenneté, de leur refuser le droit à la philosophie. Mais, si on s’en tient à ce principe tout à fait abstrait, il laisse le professeur complètement démuni quand il se heurte dans sa classe à la réalité, c’est-à-dire à tout un ensemble de difficultés qui sont d’ordre institutionnel, social, culturel, langagier, didactique et pédagogique — difficultés que l’on pouvait prévoir mais que ce principe, dans son abstraction, ne permet absolument pas de surmonter, voire, j’y reviendrai dans un instant, qu’il contribue plutôt à aggraver.

La raison moins noble est évidemment corporative : si les effectifs de notre profession ont à peu près doublé en 25 ans, c’est avant tout grâce aux séries technologiques ; et chacun est évidemment conscient que renoncer à enseigner dans ces séries reviendrait à fermer les concours de recrutement pour une génération.

Il est donc, dans notre profession, extrêmement incorrect de remettre en cause l’enseignement de la philosophie dans les séries technologiques : ce serait nous nier nous-mêmes, à la fois dans ce qui nous légitime et dans notre existence institutionnelle. Aussi aucun responsable ne le fait-il jamais publiquement. Et pourtant… ! ! Et pourtant, combien connaissons-nous d’enseignants, voire d’inspecteurs ou même de membres du Groupe d’Experts (pourtant chargé d’établir les nouveaux programmes de ces séries) qui en privé vous glissent à l’oreille : « les élèves de ces séries étant ce qu’ils sont, il est impossible d’y faire un enseignement authentiquement philosophique ; les malheureux professeurs qui y enseignent ne peuvent, sauf exception, que faire un peu d’alphabétisation, ou d’instruction civique, ou tout simplement de la garderie, mais sûrement pas de la philosophie ; la philosophie, dans ces séries, ne devrait être, au mieux, que facultative. Mais… »

 

Je vais peut-être vous choquer, mais je trouverais préférable que les auteurs de tels propos les tiennent ouvertement et les proclament à haute voix. A mes yeux, la conception élitaire de l’enseignement de la philosophie qui sous-tend ces propos, n’a rien de méprisable. Ce qui est déplorable, c’est d’avoir comme nous l’avons aujourd’hui, des discours démocratiques et des pratiques élitistes, c’est-à-dire des pratiques qui interdisent, à ceux-là même à qui nous reconnaissons verbalement le droit à la philosophie, tout accès réel à une formation philosophique. Mais on a tout à fait le droit, me semble-t-il, d’estimer que la philosophie est par elle-même une discipline telle que, pour être profitable, elle suppose un bagage culturel et des capacités intellectuelles qu’on ne saurait exiger de tous les lycéens. Si la conception élitaire s’affichait ouvertement et si ses défenseurs mettaient en cause la légitimité et la possibilité d’un enseignement de la philosophie dans les séries technologiques, alors tous ceux qui continueraient de vouloir la démocratisation de la philosophie seraient mis au pied du mur : ils devraient expliquer quelles formes peut prendre son enseignement s’il doit vraiment s’adresser à tous les lycéens.

Pour le dire autrement, il y a un point sur lequel nous devrions pouvoir nous mettre d’accord entre élitaires et démocrates — et un accord sur ce point serait un grand pas en avant pour la communauté des professeurs de philosophie : si l’enseignement de la philosophie est indissociable de ses formes traditionnelles, si pour rester authentique un enseignement de philosophie doit continuer de reposer sur ces deux piliers que sont la leçon du maître et la dissertation de l’élève dans leurs formes canoniques actuelles, alors il est urgent de cesser d’enseigner dans les séries technologiques, car ce modèle y est manifestement inapproprié. Inversement, si on tient que les élèves des séries technologiques, et même ceux des lycées professionnels, peuvent ou pourraient bénéficier utilement d’un enseignement philosophique, alors on est tenu de réfléchir sérieusement aux modalités de cet enseignement qui ne sauraient être un simple décalque du modèle traditionnel.

En réalité, la question est un peu plus compliquée, car nous savons tous que ce modèle est inapproprié également pour une bonne moitié au moins des élèves des séries générales, et que les difficultés que nous rencontrons dans les séries technologiques ne sont, pour un certain nombre d’entre elles tout au moins, que le miroir grossissant de difficultés que nous rencontrons aussi ailleurs. Ceux qui ne veulent rien changer aux formes et aux modalités de l’enseignement de la philosophie dans les séries générales abandonneraient volontiers les séries technologiques (dont en général ils ne se soucient guère) aux innovations de ceux qu’ils appellent un peu sottement les “pédagogistes”, s’ils ne craignaient que ces innovations ne soient contagieuses et ne gagnent aussi peu à peu les séries générales. C’est évidemment, au sein de notre profession, une raison supplémentaire de ne pas évoquer les difficultés des séries technologiques, et c’est un frein considérable à tout développement de l’expérimentation pédagogique là où elle est pourtant la plus indispensable.

Au bout du compte, je suggérerais de schématiser la situation de la façon suivante : les élitistes sont ceux qui estiment que tout enseignement philosophique digne de ce nom ne peut qu’être réservé à une minorité, soit de par la nature même de la philosophie, soit parce que son enseignement est inséparable d’un cadre pédagogique déterminé qu’on ne saurait raisonnablement imposer à tous les lycéens ; les démocrates sont ceux qui pensent que rien dans la nature de la philosophie n’interdit qu’elle puisse être enseignée utilement à tous, et que, si nous n’y parvenons pas aujourd’hui, c’est parce que nous refusons d’admettre qu’on ne peut revendiquer la démocratisation de la philosophie sans assumer la diversification des formes de son enseignement. Comme nous l’écrivons dans notre Manifeste : « Dispenser un enseignement diversifié, ce n’est pas mépriser les élèves en leur dispensant une philosophie au rabais. C’est reconnaître que les capacités philosophiques qu’on rencontre chez tous les élèves ne s’expriment pas chez tous de la même manière et ne peuvent pas être cultivées chez tous selon les mêmes modalités. La manière dont des élèves peuvent se former à la philosophie ne saurait être indépendante ni de leur parcours scolaire antérieur, ni des rapports qu’ils entretiennent avec le langage, avec l’école ou avec les adultes, ni non plus de leur projet professionnel et de la façon dont plus généralement il envisagent leur avenir. » Quant à ceux que j’appellerai les faux démocrates, démocrates en parole et élitistes en fait, ce sont ceux qui croient, ou qui voudraient faire croire, qu’on pourrait réellement former à la philosophie dans les séries technologiques sans faire l’effort de se demander qui sont les élèves, quels sont leurs besoins de formation, et quels changements nous devons opérer dans nos manières de concevoir notre enseignement si nous voulons essayer sérieusement de répondre à ces besoins.

 

On n’avancera donc pas dans le débat sur démocratisation et enseignement de la philosophie si on ne se livre pas à une critique un peu sévère du slogan « tous les élèves ont droit à la philosophie ».

Ce qui ne va pas, d’abord, dans ce slogan, c’est droit  : le droit à la philosophie serait une sorte de droit civique, comme le droit de vote, un droit faute duquel il ne saurait y avoir de vraie démocratie, un droit qui non seulement devrait être reconnu à chacun, mais que surtout chacun aurait le devoir d’exercer, faute de quoi il ne serait pas un citoyen à part entière. Cette manière de lier le destin de la démocratie à celui de l’enseignement philosophique a quelque chose d’exorbitant, pour ne pas dire, d’un peu grotesque. On ne sache pas que les pays latins, où la philosophie s’enseigne souvent au lycée, soient aujourd’hui plus démocratiques que l’Allemagne, les pays scandinaves et les pays anglo-saxons, où elle ne l’est pas ! On ne sache pas non plus qu’aux heures décisives de l’occupation et de la résistance, les hommes et les femmes qui avaient fait de la philo au lycée aient effectué de meilleurs choix que celles et ceux qui n’en avaient jamais fait ! On améliorerait certainement la qualité du débat si on s’abstenait de recourir à cette mythologie de l’inséparabilité entre enseignement de la philosophie et démocratie, mythologie qui fournit trop souvent à notre enseignement une auto-légitimation à bon compte. Non seulement elle empêche de s’interroger sur les vraies raisons qu’on peut avoir de penser qu’un enseignement de philosophie à tous les élèves est ou serait une bonne chose — une question qui ne va pas de soi. Mais surtout, elle empêche de reconnaître qu’il ne suffit pas d’écrire « philosophie » sur la porte de la classe pour que des effets intellectuellement libérateurs et démocratiques s’ensuivent aussitôt. On peut même penser que, dans les séries technologiques notamment, c’est souvent, l’inverse qui est vrai. On pourrait s’interroger par exemple sur ce qui se passe quand on s’applique à humilier les élèves de STI en les mettant systématiquement en échec, c’est-à-dire leur faisant faire des épreuves, des dissertations, qu’ils ne savent pas faire, et qu’ils savent très bien qu’ils ne savent pas faire : est-ce pour les renforcer dans leur préjugé que la pensée et la culture, ce n’est pas pour eux ? Est-ce pour développer chez eux les préjugés contre les attitudes intellectuelles ou réflexives ?

Ce qui ne va pas non plus dans le slogan “tous les élèves ont droit à la philosophie”, c’est la, LA philosophie, comme s’il y avait une certaine chose, et une même chose, qui devait être enseignée à tous. Cette chose, comme chacun sait est totalement indéterminée : elle est à la fois, selon la doctrine officieuse, toute l’encyclopédie philosophique et une capacité générale de penser indépendante de tout contenu. Mais elle doit surtout être la même dans toutes les séries : comme me l’a dit encore ce jour-là le Doyen que j’évoquais en commençant — il y a décidément des séances de confessionnal où l’on s’instruit — : « nous devons à nos élèves toute la philosophie ». On retrouve évidemment ici l’obstacle pédagogique bien connu de l’indétermination du contenu du programme et de l’année de philo, obstacle qui est encore plus insurmontable pour les élèves des séries technologiques qui ont moins d’heure et encore moins de bagage culturel à partir duquel ils pourraient réfléchir. Mais se manifeste surtout ici, encore une fois, le refus de différencier les contenus et les démarches selon les séries : le programme des séries technologiques n’est rien d’autre que le programme des littéraires en miniature (à moins qu’il ne soit le noyau essentiel de tout programme de philosophie dont le programme pour littéraires ne serait qu’une version expansée — peu importe, une égalité se lit dans les deux sens) ; les sujets de bac glissent d’une année à l’autre des séries générales aux séries technologiques sans que personne ne s’en émeuve, etc.

Bref, le slogan « tous les élèves ont droit à la philosophie » relève d’un universalisme abstrait : il conduit à faire comme s’il existait un modèle unique et universel de l’enseignement philosophique applicable à tous. En réalité, chacun le sait, ce modèle a une histoire : il a été construit il y a plus d’un siècle pour quelques milliers de lycéens issus de la bourgeoisie et destinés à constituer l’élite de la nation. Tant que l’on prétendra démocratiser l’enseignement de la philosophie en généralisant ce modèle et en se contentant de vouloir l’étendre à toutes les filières et à toutes les populations lycéennes, on risque plutôt de renforcer les discriminations sociales dans l’école et par l’école.

 

 Alors, demandera-t-on, comment faire ? Comment prétendez-vous démocratiser l’enseignement de la philosophie, dans les séries technologiques ?

Je répondrai — c’est tout le sens de notre Manifeste et c’est ce que nous allons vous proposer de faire durant ce Colloque — : en inversant la démarche.

Premièrement, au lieu de partir de LA philosophie, nous proposons de partir des élèves : qui sont-ils ? quels sont leurs besoins de formation ? et dans quelle mesure et sous quels aspects, la philosophie, avec d’autres disciplines et ni plus ni moins qu’elles, peut contribuer à les armer intellectuellement pour leur existence à la fois professionnelle et personnelle ? qu’est-ce qui, dans l’héritage de 2500 ans de philosophie comme dans la vie philosophique contemporaine pourrait se révéler bénéfique pour leur formation ? Quels outils (quels concepts et distinctions conceptuelles, quels éléments de savoir et de culture) pouvons-nous prétendre leur offrir ? Quelles démarches intellectuelles peuvent-ils espérer acquérir auprès de nous ? Que pouvons-nous les aider à comprendre et à faire ?

Deuxièmement, une fois définis ces besoins, objectifs et contenus de formation, nous aurons à nous demander : comment y parvenir ? comment repenser et réorganiser notre enseignement pour qu’il devienne utile aux élèves des séries technologiques ? (C’est à dessein que j’emploie ici le mot “utile” qui passe souvent chez nous pour un gros mot. Dire que notre enseignement doit être utile aux élèves, c’est dire tout simplement qu’ils doivent pouvoir se l’approprier et en faire quelque chose, qu’il doit leur donner des outils au moyen desquels se former.)


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