Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La guerre des programmes : Acte 4

Acte 4 : Le GTD Lucien-Dagognet : le retour de l’Inspection Générale de Philosophie
dimanche 11 août 2013 par Serge Cospérec

Documents


Projet Dagognet : les preuves de la grande mystification

Où l’on pourra constater, preuves à l’appui, que contre l’histoire "officielle" répétée à l’envie par les conservateurs (APPEP, ancienne Inspection, FO, Kambouchner, Fichant, etc.) le projet DAGOGNET-MENASSEYRE a été unanimement critiqué et rejeté.

Un enjeu démocratique, GFEN, Nicole Grataloup, avril 1994

Nous affirmons…, le GREPH expose ses positions ; il les fera connaître au président du C.N.P., Luc Ferry, (en février 1995) et au nouveau GTD de philosophie (le 5 avril
1996)


Luc Ferry répond à Jean Lefranc (APPEP)

Plaidoyer pour l’histoire des idées, Luc Ferry intervient sur les programmes et le baccalauréat, Le Point, 24 juin 1995

Une réforme pour quoi faire ?, Le Monde de l’éducation, septembre 1995 ; l’article fait le point sur les débats (longues interventions de Jacques Billard, président de l’APPEP et, en contrepoint, de Renée Thomas, professeur en Hypokhâgne)


LE PROJET DE PROGRAMMES DAGOGNET

Projet de programmes, du GTD Lucien-Dagognet après consultation (1997, deuxième version avec comparaison systématique des modfifications du texte initial)


LES RÉACTIONS

Supplément au n°418 de l’ Université Syndicaliste du 13 décembre 1996

Nouveaux programmes de philosophie : trop d’incertitudes, SNES, (article paru dans l’Université Syndicaliste début 1997 et rendant compte de la consultation des adhérents du SNES)

Position du GFEN, suite à sa rencontre du 23 janvier 1997 avec le GTD

Observations du Bureau National de l’APPEP, 1er février 1997

Note Interne du Groupe Philo du SNES

Le saccage des programmes", F.O. , le 13 mars 1997

Résumé des observations critiques du GREPH

Observations du SNES à la Direction des lycées et collèges

Insuffisances Dagognet, SNES, Supplément au n°434 de l’Université Syndicaliste du 17 mai 1997

Un « non-ordre » fondamental, un irrationalisme", APPEP, Jean Lefranc, mai-juin 1997

Pour mémoire : le 28 mars 98 se tient à la Sorbonne, l’assemblée générale constituante de l’Association pour la création des IREPH (l’ACIREPH)

Notions ou questions ?, APPEP, Jean Lefranc, mai-juin 1998

L’invraisemblable abstraction et indétermination…, APPEP, Jean Louis Chedin, octobre 1998

DEUX AVIS INSITUTIONNELS


Synthèse des synthèses issues de la consultation, CNP, document non publié

L’AVIS du CONSEIL NATIONAL DES PROGRAMMES, CNP3 février 1998


Plan de l’acte 4.

Préambule : comment Michel Fichant et Denis Kambouchner réécrivent l’histoire.

  1. LE CONTEXTE HISTORIQUE ET INSTITUTIONNEL
    1. La Droite revient
    2. La réception du programme Lucien-Dagognet : une histoire plus que houleuse
    3. Même la très conservatrice APPEP monte au créneau.
    4. Retournement de veste : l’APPEP se rallie in extremis au projet… mais pourquoi donc ?
  2. LE PROJET DE PROGRAMME. DU JAMAIS VU : UNE SIMPLE LISTE ALPHABÉTIQUE DE MOTS !
    1. la liste des notions : liberté ! liberté ! liberté !
    2. Les recommandations de l’Inspection concernant le travail des élèves : retour à 1865 !
    3. Les exemples d’organisation du cours. Enfin un peu de bon sens ?
    4. Le grand mérite du programme Dagognet-Lucien
    5. Qui a vraiment écrit ce projet ? L’Inspection-auteur-de-son-programme ; le dépit de Dagognet.
  3. LA CONSULTATION DES PROFESSEURS. MANIPULATION ET INVENTION D’UN MYTHE RÉFÉRENDAIRE
    1. Une consultation très étrangement partielle.
    2. L’Inspection juge et partie : création de commissions placées sous son contrôle.
    3. Des synthèses académiques inaccessibles.
    4. Une synthèse nationale jamais rendue publique et la substitution d’une synthèse ad hoc à la consultation nationale
    5. Enfin, la vérité ? L’aveu de François Dagognet : une version autre et trèsédifiante de la Consultation…

Présentation de l’acte 4


Préambule : comment Michel Fichant et Denis Kambouchner réécrivent l’histoire.

« D’abord, il n’est pas vrai que, depuis 1973, tout changement des programmes de philosophie se soit heurté à l’hostilité du corps enseignant. En 1997, le projet élaboré sous l’autorité de François Dagognet et Marcel Lucien avait été favorablement accueilli, avant d’être rejeté comme trop timide (déjà) par le Conseil national des programmes ».

 [1]

« Un projet raisonnable (GTD Dagognet-Lucien, 1997) avait été bloqué en dépit de son acceptation très générale par la collectivité des professeurs de philosophie. »

 [2]. On trouvait encore en novembre 2009 le texte de cette note à la page http://pedagogie.ac-toulouse.fr/phi...]]

Pourquoi ces deux citations en exergue ? D’abord, les acteurs : Michel Fichant et Denis Kambouchner, opposants notoires aux programmes du GTD Renaut qui n’auront de cesse de discréditer son travail et de monter les professeurs contre ses projets de programmes, et cela, jusqu’à ce qu’ils obtiennent sa tête et sa place (cf. actes 5 et 6). Ensuite, le procédé, tout à fait exemplaire des techniques de désinformation et de manipulation utilisées par le front conservateur à savoir : le mensonge et à la réécriture rétrospective de l’histoire comme chacun pourra en juger avec la première publication –par l’ACIREPh - des pièces du débat.

Si la démolition des propositions Derrida-Bouveresse a permis de se faire une (faible) idées des techniques de désinformation et de lobbying qu’utilise le front conservateur, l’épisode Lucien-Dagognet révèle celles de l’Inspection quand elle a la main sur la fabrication des programmes : la manipulation des « consultations des professeurs ». On apprendra ici comment la prétendue consultation des professeurs fut remplacée par un vote clandestin, organisé à huis-clos rue de Grenelle par l’Inspection Générale de Philosophie ! On demanda en effet aux deux cents professeurs réunis soigneusement choisis et conditionnés par l’Inspection (mais censés « représenter » leur collègues !) de voter sous le contrôle de l’Inspection pour ou contre le projet du GTD… Cette expérience des tripatouillages sera précieuse quand viendra… la querelle sur les programmes Renaut.

Enfin, l’extraordinaire intérêt de cet épisode réside aussi dans ce fait que nous avons enfin un texte exprimant sans fard les vues de l’ancienne Inspection de Philosophie - bientôt emmenée par Mme Christiane Menasseyre (qui succédera comme Doyen de l’IG de philosophie à Marcel Lucien). Toute la partie du programme du GTD Lucien-Dagognet relative à « l’esprit de l’enseignement philosophique » et aux recommandations sur ce que doit être un cours de philosophie est essentiellement l’œuvre de l’Inspection. Cela permet de mieux comprendre les convergences sinon doctrinales au moins tactiques entre l’Inspection et l’APPEP, mais aussi d’éclairer les pratiques très « normalisantes » de certains Inspecteurs Pédagogiques Régionaux et qu’ont eu à subir tous les professeurs qui n’étaient pas « dans le moule », particulièrement dans la décennie 1995-2005. Agissant comme les commissaires d’une police pédagogique, certains Inspecteurs ont durant, toute cette période, violemment réprimé toute pratique de cours s’écartant de la « leçon » et tout exercice autre que la « dissertation. On mesure ainsi le sens et la portée exacte de la formule fétiche du front conservateur lorsqu’il entend défendre « la-liberté-du-professeur-auteur-de-son-cours ». Quant aux professeurs de philosophie victimes du zèle inspectoral, c’est en vain qu’ils chercheront secours dans leur Association professionnelle (l’APPEP) ; pour des raisons tactiques et idéologiques (l’opposition à toute innovation), son bureau national fera toujours silence sur cette répression pédagogique.

I. Le contexte historique et institutionnel

1. La droite revient

La Gauche essuie une sévère défaite aux élections législatives de 1993. Et comme le note René Rémond, « L’Assemblée élue était la plus à droite qu’ait connue la France depuis plus d’un siècle ». François Bayrou est nommé Ministre de l’éducation nationale et prépare sa réforme du lycée (les trois voies L, S, ES). Le nouveau Ministre revient sur les orientations de ses prédécesseurs de gauche et décide de redonner tout pouvoir aux Inspections (dont celle de philosophie) pour l’élaboration des programmes. C’est dans ce contexte qu’est nommé (en 1995) le nouveau Groupe Technique Disciplinaire (GTD) : il est présidé par Marcel Lucien (doyen de l’Inspection de philosophie) et François Dagognet, professeur émérite à Paris I. Un projet de programme est rédigé et soumis à consultation (cf. ci-dessous) fin 1996. Un autre acteur important se mêle à la partie qui va se jouer : Luc Ferry, nommé président du Conseil National des Programmes par François Bayrou (accessoirement parrain de sa fille). Luc Ferry prendra régulièrement position dans la presse – « à titre personnel » - sur l’enseignement de philosophie menant la charge contre la dissertation et plaidant pour un programme comprenant de l’histoire des idées.

2. La réception du programme Lucien-Dagognet : une histoire plus que houleuse

Quelles ont été les réactions et les appréciations portées sur l’ensemble du projet ? C’est une volée de bois vert qui accueille le projet Lucien- Dagognet. Contrairement à ce qu’affirment nos duettistes, le rejet est unanime (avec certes des nuances) du SNES à FO, de l’APPEP au GFEN en passant par le GREPh : « consultation précipitée », « saccage du programme », aggravation de l’indétermination… La lecture des critiques montre que c’est bien la conception même du programme qui est rejeté, même si tel ou tel acteur se ralliera in fine à une seconde version du projet (ainsi l’APPEP) ou modèrera ses critiques (le SNES).
C’est qu’en fait de programme, le GTD Lucien-Dagognet propose à la surprise générale un invraisemblable catalogue de « notions », classées par ordre alphabétique, sans queue ni tête, un inventaire à la Prévert ! De l’audace… toujours de l’audace !

La réaction ne se fait pas attendre. Et elle est violente. On lit par exemple dans Le syndicaliste [3] sous la plume d’Emmanuel Carsin et de Max Laffont, ce jugement : « la cohérence et l’organisation qui marque l’actuel programme font totalement défaut au projet… s’introduisent de nouvelles notions qui doivent tout à la mode et au pédantisme… la liste des notions déjà amputée est découpée en tronçons… on n’a visiblement plus un programme construit mais un listing… La question est posée : comment dans le peu de temps qui reste faire échec à ce projet qui en annonce de bien pires ? ». Le SNES dénonce « une indétermination si grande » qu’elle « autorise à peu près tout » et s’inquiète des conséquences pour le baccalauréat : « comment cette indétermination[…] va-t- elle s’articuler avec les exigences d’une épreuve commune, avec les exigences de justice et de justesse de l’évaluation finale ?) (Université Syndicaliste, 1996) ; et plus tard, il demande « deux ans de travail et de réflexion pour en arriver là ? » (Université Syndicaliste, 1997). Sa conclusion est nette : « dans son ensemble, le projet semble bien moins se soucier des conditions effectives d’une pratique de la philosophie avec de jeunes esprits que de rappeler aux professeurs ce que fut une certaine idée […] de la philosophie ».

3. Même la très conservatrice APPEP monte au créneau.

Sa traditionnelle alliance avec l’Inspection se défait - un temps. C’est de bonne guerre : l’Inspection Générale de Philosophie accordant très peu de considération à son allié dès lors qu’elle n’en a pas besoin pour ameuter la profession…, celle-ci – pour se faire entendre - critique très violemment un projet qu’elle juge absurde et dangereux. C’est ainsi que Jean Lefranc, universitaire (Paris IV) et président historique de l’APPEP (et qui venait à peine de céder sa place) fustige le projet Lucien -Dagognet qui conduit à « une indétermination, une polysémie encore plus grande que dans le programme actuel » [au passage quel aveu !] parce que son ordre qui est « un non-ordre, un irrationalisme » multiplie « les problématiques … à un tel point qu’aucune question ne devient prévisible » [sic !] ; ce qui ne peut, ajoute-t-il encore, que « décourager le travail de l’élève sérieux et favoriser le phraseur dont le culot n’est jamais démonté ». Le verdict de Jean Lefranc est sans appel : « Il ne s’agit pas de compter des mots. Un programme doit indiquer tout ce qui est nécessaire et suffisant pour qu’un enseignement soit vraiment un enseignement d’initiation à la philosophie et que professeurs et élèves sachent quel travail est attendu d’eux. Les déclarations d’intention si bonnes soient-elles (et elles le sont !) doivent avoir un contenu minimal. Ce n’est malheureusement pas le cas de ce projet aussi flou que possible » . Les autres membres du Bureau National de l’APPEP ne sont pas moins remontés : Jean-Louis Chedin (Paris IV) évoque un « catalogue irréel tombé du ciel », il souligne que « l’indétermination caractéristique du projet avancé par le G. T. D. plutôt qu’elle ne favorise la liberté du professeur, risque surtout d’encourager un style d’enseignement excessivement individualiste, dispersif ». Le bureau national de l’APPEP vote une motion qui reprend ces critiques.

Un an plus tard, Jean Lefranc n’aura pas de mots assez durs pour qualifier le projet définitif (on découvre dit-il « avec ahurissement une liste à la Prévert » !). Certes le GTD a présenté un texte amendé au Conseil National de Programmes (cf. paragraphe ci-dessous) mais il n’a tenu aucun compte des critiques. Le GTD est jugé irresponsable, son programme revient à dire « traitez comme vous voulez de toute question que vous voulez, il y aura toujours un mot auquel vous pourrez vous référer ! » ; Jean Lefranc pointe le danger : « il deviendra désormais impossible de découvrir un seul sujet « hors programme » ! » ce qui entrainera « l’indétermination totale des sujets d’examen » ; il demande : « comment le G.T.D. composé de professeurs que nous estimons et honorons a-t-il pu en arriver là ? ». Et Jean Lefranc d’expliquer que la seule préoccupation du GTD a été se « sauver du naufrage » la « liberté du professeur » ; il rappelle alors que « La liberté du professeur […] n’est pas celle d’interpréter à sa guise les mots du programme. Elle n’est pas celle d’user et d’abuser des polysémies, comme semble l’autoriser le G.T.D. », sinon, prévient-il, « il devient impossible de prévoir les sujets d’un examen national, il n’y a plus un enseignement philosophique, et même plus rien ne permettra de dire qu’il est philosophique. » Et il enfonce le clou : « Qui peut sérieusement revendiquer comme liberté philosophique le droit de parler de tout et de rien ? Aucune institution d’enseignement n’y résisterait. » Il estime en conclusion que l’avis négatif rendu par le Conseil National des programmes est fondé sur un diagnostic et relève que « Luc Ferry » - qu’il a pourtant si souvent combattu – « a fort bien vu que cette surdose d’indétermination était la potion qui risquait fort de tuer le malade avec la maladie ».

C’est ce que Michel Fichant et Denis Kambouchner appellent (sans vergogne !) une « acceptation très générale » du projet !

4. Retournement de veste : l’APPEP se rallie in extremis au projet… mais pourquoi donc ?

Revenons un peu en arrière. Les élections législatives de mai-juin 1997 (suite à la dissolution de sa propre majorité par J. Chirac !) sont remportées par la gauche. Lionel Jospin est nommé Premier Ministre, Claude Allègre devient le nouveau Ministre de l’Éducation Nationale. Le bureau national de l’APPEP opère aussitôt un virage à 180° au grand dam d’une bonne partie de ses adhérents qui n’y comprennent plus rien et n’admettent pas ce revirement. L’APPEP est au bord de la crise : ses membres réclament un débat et une consultation ce que refusent le Bureau National. Dans le n° 6 de sa revue [4], on peut même lire (p.69) les raisons de ce refus donné par le président de l’APPEP lui-même, Charles Coutel, qui rappelle, que « les décisions du bureau sont prises au nom de l’Assemblée générale » et que la consultation du Bureau hors A.G. et comité national a valeur de consultation de l’Assemblée générale. Les adhérents de l’APPEP continuent malgré tout à réclamer une assemblée générale. Elle a enfin lieu le 9 novembre 1997. A l’ordre du jour, le nouveau programme de philosophie. Deux positions s’y expriment : l’une qui demande de tout remettre à plat (R. Chiche, E. Oudin, H.Ricard, etc.) ; l’autre qui considère que les collègues ont déjà eu l’occasion de s’exprimer. « L’argument d’une nouvelle et dernière version [il s’agit du texte du projet du GTD] ne tient pas dans la mesure où cette dernière version reprend, à quelques formulations près, les versions précédentes. Ouvrir à nouveau ce débat serait irréaliste, voire surréaliste » (dans le n° 2 de nov.-déc.97 de leur revue, p.78-79). Cette seconde position qui sera celle de l’APPEP est soutenue entre autre par G. Schmidt, B. Fischer et C. Coutel.

Le Conseil National des Programmes (présidé par Luc Ferry) rend le 3 février 1998 un avis négatif sur le projet le Lucien-Dagonet. C’est la panique dans le camp conservateur, il faut désormais faire très vite : l’argument brandi par l’Inspection est le suivant, il faut accepter « l’actuel projet, sinon c’est Ferry ! ». Le spectre de la transformation des programmes en programmes d’histoire de la philosophie est partout agité. L’APPEP, dont la doctrine fluctue au gré des circonstances, renoue tactiquement avec l’Inspection et défend à présent les programmes Lucien-Dagognet. Revirement tactique confirmé un peu plus tard par un membre éminent de l’APPEP, Jean-Louis Chedin qui note à ce sujet : « En vérité, l’Association s’était en quelque sorte résignée de mauvais gré à ce catalogue irréel tombé du ciel (des idées ou des notions ?), au motif avancé par certains que -ouf - les notions étaient sauvées et que d’ailleurs... l’on nous préparait quelque chose de bien pire au cas où... Cette argumentation courte a trouvé bientôt ses limites ». En vain. Le nouveau Ministre enterre le projet et charge un nouveau GTD – indépendant de l’Inspection qui du coup entre immédiatement « en résistance » (comme elle aime à se présenter ) – de repenser les programmes de philosophie de l’enseignement secondaire : ce sera le GTD Renaut (cf. l’acte 5)… l’APPEP et l’Inspection vont à nouveau se retrouver, bien décidées à faire échouer le travail du nouveau GTD et cela avant même qu’il soit connu ! L’Inspection Générale pourra de nouveau se présenter comme « le rempart » de la « liberté des professeurs »… argument usé jusqu’à la corde mais qui, constamment martelé, finira par convaincre l’essentiel de la corporation. C’est ce que nous verrons dans l’acte 6.

II. Le projet de programme : du jamais vu, une simple liste alphabétique de mots !

(cf. ci-dessous le texte du projet lui-même)

Le projet comprend 3 éléments : la liste des notions et auteurs précédé d’une présentation de « l’esprit de l’enseignement philosophique » (sic) ; « les indications pour la conduite du cours et le travail des élèves » ; enfin, des « exemples et recommandations (…) d’une organisation possible du cours »

1. la liste des notions : liberté ! liberté ! liberté !

Le GTD Lucien-Dagognet décide de pousser jusqu’à son extrême limite le principe cardinal de la doctrine [5] désastreuse des conservateurs : « la-liberté-du- professeur-auteur-de-son-cours ». Puisqu’on ne saurait « programmer la pensée », comme disait l’un des membres du GTD, … il faut imaginer le programme qui soit le plus libre du monde, celui qui ne prescrivant rien de précis autorisera la liberté la plus complète jamais envisagée. De fait, dans le très court texte d’introduction aux programmes intitulé « l’esprit de l’enseignement de philosophie », il n’est question que de la liberté du professeur (le mot liberté revient onze fois en quelques lignes !). Relevons la contradiction de l’entreprise qui consiste à concevoir un programme dont l’idéal serait, absurdement ou hypocritement, sa propre inexistence. Car de deux choses l’une : - soit les programmes prescrivent quelque chose, si peu que ce soit, et la liberté du professeur n’est donc pas totale (mais il faudrait dire clairement alors par quoi elle est limitée et pourquoi elle l’est comme elle l’est, ce que se refuseront toujours à faire les Dagognet, Fichant, et autre tenants de la doctrine officieuse) ; - soit les programmes ne prescrivent effectivement rien, et ce ne sont donc pas des programmes, inutile de faire semblant d’en avoir puisque nous sommes libres (c’est exactement ce que pensaient certains membres du GTD Lucien-Dagognet tout en sachant qu’ils ne pouvaient ni le dire ni l’écrire… explicitement !). Quel changement majeur propose donc le GTD Lucien-Dagognet pour accroître cette liberté que rien ne doit entraver (pas même l’intérêt bien compris des élèves) ? Les programmes antérieurs (en gros ceux de 1973) classaient les notions sous trois rubriques « L’homme et le monde », « La connaissance et la raison », « La pratique et les fins » (une quatrième rubrique « Anthropologie, Métaphysique, Philosophie » n’en comportait bizarrement aucune). C’était encore trop « déterminant »… ! La solution adoptée par le GTD consiste à supprimer toute organisation du programme (puisque c’est au professeur de l’inventer) et à établir une simple liste de notions classées par ordre alphabétique. Mais parce qu’un tel catalogue pourrait déconcerter (ne risque-t-on pas la dispersion ?), à l’invocation rituelle de la liberté répond symétriquement celle de « l’unité » de la philosophie, dont la responsabilité incombe au professeur : il y a « unité du programme » parce que « l’interrogation philosophique est une » et la prise en charge de cette unité est à la fois la « responsabilité » et « l’œuvre » du professeur « auteur de son cours » qui la manifeste en pensant devant ses élève.
Lorsque la corporation découvre le projet c’est la stupéfaction. Les programmes de philosophie ressemblent à l’index d’un catalogue La Redoute. Le tollé est général. Les attaques les plus dures viennent de l’APPEP elle-même. Pourtant, le projet du GTD ne faisait que pousser à son terme la logique doctrinale de l’APPEP ! Mais justement il en faisait aussi et bien involontairement apparaître la complète ineptie. Et au fond, c’est peut-être le grand mérite de ce projet.

2. Les recommandations de l’Inspection concernant le travail des élèves : retour à 1865 !

Les élèves sont les grands oubliés d’un tel projet. Le GTD est composé de personnalités certes honorables mais qui paraissent oublier le siècle dans lequel elles vivent, ne pas apercevoir ou comprendre les changements intervenus dans la société et l’école tout au long des années 90. La première version du projet est si « décalée » (et franchement régressive par rapport aux Instruction de 1925 !) qu’il faudra à grande hâte en supprimer les passages les plus ridicules. Par exemple, on pouvait y lire ceci : « le travail des élèves commence en classe et concerne l’attitude active qu’ils adoptent vis-à-vis du cours qui leur est dispensé » - jusque là, et hormis le « qui leur est dispensé », rien à redire ; mais on attend impatiemment la suite, en quoi peut consister cette attitude active ? S’agit-il de l’engagement des élèves dans des travaux divers (exercices individuels ou en groupe, recherches, etc.) ou a minima des échanges entre professeurs et élèves ? Que nenni ! « La prise de note en constitue le moment principal » précise aussitôt le texte. Et le paragraphe suivant d’insister sur le « cahier de cours où sont consignés les notes prises par les élèves » de ce cours que l’élève « écoute et prend en notes » etc. Toutes cette partie des recommandations (non soumise d’ailleurs à la consultation mais qui finira par être connue) est tellement affligeante qu’elle est presque entièrement réécrite.

Le dogme du tout dissertatif. C’est un point tout à fait remarquable du point de vue de l’histoire de l’enseignement de philosophie. La doctrine du tout dissertatif qui est celle de l’Inspection (d’alors) est enfin exprimée : il n’y a pas deux exercices en philosophie, la dissertation et l’étude de texte, mais un seul : la dissertation d’après question et la dissertation d’après un texte. Le programme indique à propos de l’étude de texte, qu’il s’agit d’une « dissertation visant à dégager l’intérêt philosophique » ; plus loin, à propos de « la maîtrise de la dissertation » on précise immédiatement : « … dissertation (qu’il s’agisse de questions ou de textes) [sic !] ». Dans la série de paragraphes consacrés à « la dissertation philosophique… », on distingue deux cas : « lorsque le sujet proposé est une question » et « lorsque le sujet proposé est un texte » tout en expliquant pour ce dernier cas que « la différence de présentation et de démarche ne doit pas faire oublier l’essentiel : le problème soulevé par le texte, et la réflexion qu’il doit susciter » ; et ajoute-t-on, c’est bien « pour cette raison », à savoir parce que « l’étude du texte suppose de se rendre attentif à une pensée déjà élaborée, portant sur un problème qu’il faut parvenir à formuler » « que ce travail participe pleinement de la dissertation philosophique ». Cette absurdité pédagogique et philosophique est alors le dogme central d’une Inspection qui, indépendamment de la question des programmes, s’attache à normaliser les représentations et pratiques des professeurs de philosophie, semant bien souvent la confusion dans les commissions d’entente du baccalauréat au plus grand préjudice aux élèves. C’est que de nombreux professeurs (une majorité même) refusent cette interprétation : d’où les désaccords sans fin et le risque élevé d’arbitraire. Certains professeurs se souviennent en effet que l’épreuve sur texte a d’abord été introduite dans les séries technologiques en 1969 comme un nouvel exercice en plus et à côté de la dissertation. Le succès de cette nouvelle épreuve mieux ajustée aux possibilités de ces élèves a convaincu d’en étendre le principe aux séries générales. Mais le tournant « philosophiste » - (voir l’article de Francis Marchal Nouveauté ou permanence dans les débats à propos de l’enseignement philosophique, rubrique présentation) - des années 80 entend imposer aux professeurs une tout autre compréhension de l’exercice, à l’exemple du rapport sur la notation en philosophie (1999) de Christiane Menasseyre alors Doyenne de l’Inspection Générale : « Le troisième sujet, - écrit-elle - qui offre aux candidats un texte à étudier, participe des mêmes exigences [que la dissertation]. Les deux types de sujets [dissertation et étude de texte] sont ainsi homogènes entre eux. ».

Et en 2009 la question n’est toujours pas réglée. L’Inspection, en raison de profond désaccords internes, se refusant à toute clarification, et cela, malgré le rapport (non publié mais disponible sur notre site) sur l’État de l’enseignement de la philosophie en France en 2007-2008 de l’ex-Doyen Jean- Louis Poirier qui condamne explicitement l’interprétation de ses prédécesseurs : « il existe, écrit-il, […] une sorte d’idéalisation de la dissertation, lorsque l’on prétend la déduire de la nature de la philosophie […] Là où les choses ont une conséquence sur l’enseignement, c’est lorsque la dissertation donne lieu, si l’on peut dire, à une préférence ou à un primat. C’est ce qui a lieu, par exemple, lors qu’elle "absorbe" l’explication de texte, c’est-à-dire lorsque l’exercice d’explication de texte […] Le sujet- texte devient alors un sujet de dissertation comme un autre […] L’exercice de compréhension immanent à l’explication de texte est ainsi contourné au profit de la forme dissertative traditionnelle, qui comporte une dimension de généralité n’appartenant pas à l’explication de texte. ». Ou encore : « en dépit des claires prescriptions du programme, il arrive encore que l’on ramène l’exercice d’explication de texte à une dissertation générale et qu’on attende de l’élève un "essai", pratiquement indépendant de l’examen du texte. […] L’esprit du programme, incontestablement, dans le droit fil de l’unité substantielle de l’exercice du jugement et de l’acquisition d’une culture philosophique, c’est la bipolarité de la dissertation et de l’explication de texte.

3. Les exemples d’organisation du cours. Enfin un peu de bon sens ?

C’est la partie la moins insensée du texte. Le GTD probablement conscient des dégâts potentiels d’une simple liste alphabétique de mots (ou « notions ») en guise de programme (des professeurs commençant le programme à A comme « art » et finissant à V comme « vivant » !)… décide de proposer à titre d’exemples quelques façons d’organiser un parcours philosophique de son choix avec toutes ces notions : peut-on rêver à plus haute liberté ? Mais, et comme à son habitude, un certain nombre de professeurs et l’APPEP elle-même crient au liberticide (il fallait oser !). Pourquoi ? On raconte un peu partout que ces exemples deviendront des modèles contraignants de construction de cours et que les professeurs seront ensuite jugés par les Inspecteurs (forcément répressifs) sur la conformité de leur cours à ces « exemples » ! Bref, le programme menace finalement la liberté des professeurs !!!, On l’accepterait, à la rigueur, mais sans les « exemples ». Ces exemples d’organisation du cours eux-mêmes se réduisent à pourtant à peu de chose : le GTD invente des titres regroupant arbitrairement quelques notions sans même mesurer l’incohérence de ce qu’il propose et qui est la conséquence d’un programme de « notions » : ces titres sont eux-mêmes des notions… soit nouvelles soit du programme proposé ! Par exemple : la notion de « conscience » devient un titre regroupant les notions de langage et de passion (exemple 1, ES) alors qu’elle est une notion parmi celles regroupées sous le titre « la conscience de soi – la liberté » dans l’exemple 2 ; la « justice » apparait dans un titre contenant la justice comme notion.

4. Le grand mérite du programme Dagognet-Lucien

Le programme Dagognet a ce très grand mérite de révéler au grand jour ce qu’est, au fond, un « programme de notions » : un non-sens institutionnel autorisant tous les arbitraires et le refus de penser les conditions d’un enseignement scolaire de la philosophie. Et en 2011, Jean-Louis Poirier résume les effets dévastateurs du dogme accompagnant ce type de programme : « ‘‘Le professeur est l’auteur de son cours’’ était un slogan encore très répandu en France, il y a quelques années. Si ce slogan était justifié pour autant qu’il rappelait aux professeurs le devoir de s’investir dans leur tâche et récusait l’irresponsabilité de ceux qui ne faisaient pas eux-mêmes leurs cours mais se contentaient de manuels, il a néanmoins fait beaucoup de mal en incitant les maîtres à enseigner une philosophie personnelle le plus souvent atterrante de nullité et sans le moindre intérêt pour les élèves » (Enseigner la philosophie, l’exemple italien, éditions de la Revue Conférence, 2011, p. 161, note 1). [NDLR : Devenu doyen de l’Inspection Générale de Philosophie en 2007, Jean- Louis Poirier a eu la difficile tâche de sortir l’Inspection de ses égarements passés ; les IPR et IG proches de l’ancienne Doyenne, Christiane Menasseyre, encore très présents lui feront obstacle ; ils n’hésiteront à user de moyens déloyaux pour gêner son action et conserver le contrôle d’un corps d’Inspecteurs profondément divisé.]

5. Qui a vraiment écrit ce projet ? L’Inspection-auteur-de-son-programme et le grand dépit de F. Dagognet !

Le GTD est composé de membres de l’Inspection, de professeurs choisis par l’inspection et de François Dagognet. François Dagognet est à la fois un représentant de l’Institution - il a longtemps présidé le jury d’agrégation de philosophie - et un franc-tireur qui estime, par exemple, que la philosophie française « fermée sur elle-même (…) relève de l’idéologie la plus bourgeoise », celle d’une « caste » qui a « son langage dépassé, son jargon, ses problèmes propres », ce qu’il appelle « sa fermeture » [6]. Il est d’accord sur un point avec Luc Ferry, la « vieille mythologie de la philosophie éternelle », portée par la corporation et l’Inspection a fait obstacle à un vrai renouvellement des programmes [7]. Mais comment alors même qu’il co-présidait le GTD ? C’est, explique-t-il, qu’il n’était pas seul : « je présidais, certes, mais nous étions douze. Je n’étais pas d’accord sur le fond avec ce programme tel qu’il a été voté et travaillé pendant un an et demi. Seulement la majorité l’a voulu » [8]. Et comme Dagognet est un grand démocrate – ce qui est très bien - il s’est rangé à l’avis majoritaire du groupe et n’a pas démissionné avec fracas de la présidence du GTD. C’est pourquoi, ajoute-t- il, lorsque Luc Ferry « parle de la « vieille mythologie […] oui il a raison », cette « vieille mythologie de philosophie éternelle » qui « a continué à étendre son ombre » sur ce projet de programmes. La seule chose que revendique finalement F. Dagognet c’est l’introduction de certaines notions (« l’image », « la mesure ») et l’adhésion, au nom de la liberté, au principe du classement alphabétique. C’est assez dire d’où vient le reste. Mais le nom de l’éminence grise qui, dans l’ombre d’un Marcel Lucien âgé et peu au fait des réalités du Secondaire, agissait pour compte de l’Inspection sera ingénument révélé, un an plus tard, dans le Rapport Officiel de la Journée disciplinaire de Philosophie du 13 mars 1998 (cf. acte 5), on y lit ceci (sans démenti des intéressés) : « le GTD de Philosophie, co-présidé par Madame Menasseyre et Monsieur Dagognet, a élaboré de nouveaux programmes à l’égard desquels le Conseil National des Programmes a émis un avis défavorable ». C’était bien l’Inspectrice Générale Christiane Menasseyre qui tenait la plume du Doyen auquel elle succèdera (c’était d’ailleurs un secret de polichinelle). C’est elle aussi qui sera à la manœuvre dans la période ultérieure.

III. La consultation des professeurs, la grande manipulation et l’invention d’un mythe référendaire.

1. Une consultation très étrangement partielle.

La consultation est lancée fin décembre, mais dès le départ tout est faussé : les 9/10ème du texte ne sont pas soumis aux professeurs. Le document soumis à consultation comporte exclusivement la liste de notions, classée par ordre alphabétique et une liste d’auteurs, soit une trentaine de lignes ! Toute la partie du projet Lucien-Dagognet sur la conduite du cours, le travail des élèves, les recommandations sur la dissertation, le rythme des devoirs, le tout tenant dans plus de 5 pages serrées est inconnue des collègues au moment de la consultation !!! C’est que traditionnellement l’Inspection juge que la définition de la nature même de l’enseignement de philosophie, du travail des professeurs et des élèves, font partie de ses prérogatives exclusives, qu’elle n’a ni à demander l’avis des professeurs sur ce sujet ni à les consulter. Cette attitude dogmatique se comprend : l’Inspection de l’époque est convaincue qu’elle seule détient la vérité sur l’enseignement de philosophie, ou plutôt comme elle aime à le répéter d’un enseignement « authentiquement philosophique » de la philosophie : elle en est le dépositaire et la gardienne. Sous couvert de libéralité, l’Inspection tente – par les programmes - d’imposer une doctrine extrêmement normative et contestable de l’enseignement ; les inspecteurs territoriaux étant chargés de vérifier que les pratiques professorales sont bien conformes à cette doctrine. Bien qu’ils soient obligés dans leur expression publique de toujours rappeler le Dogme (lors des réunions d’entente et d’harmonisation par exemple), certains inspecteurs se montrent plutôt libéraux lorsqu’ils inspectent les professeurs ; mais tous ne le sont pas, et nombreux sont les cas de professeurs victimes de ce qu’il faut bien appeler une police pédagogique. -

2. L’Inspection juge et partie : elle crée des commissions ad hoc et sous son contrôle.

Le questionnaire de consultation, daté du 3 décembre, parvient dans les établissements mi-décembre (juste avant les vacances). Il est à renvoyer au plus tard le 31 janvier au Rectorat à destination des IPR. Ces questionnaires doivent ensuite être dépouillés par un groupe de collègues choisis par les IPR et en charge de la synthèse académique.

3. Des synthèses académiques inaccessibles. Les professeurs qui, dans leur académie s’étaient adressés à leur IPR pour connaître la synthèse académique, se voient opposer une fin de non recevoir au prétexte qu’elle est l’objet d’un travail de synthèse nationale et que le GTD travaille sur les documents. Des associations et syndicats qui s’étaient sont adressés au ministère pour avoir communication de la synthèse nationale se voient opposer un refus semblable (même le SNES).

4. Une synthèse nationale jamais rendue publique et la substitution d’une synthèse ad hoc à la consultation nationale

Contrairement aux contre-vérités propagées par les conservateurs, le résultat de la consultation n’a jamais été rendu public et n’a jamais pu être connu ! La synthèse nationale a-t-elle seulement été faite ? Le SNES profite du changement de majorité pour la réclamer au Ministère qui finit par lui communiquer une « synthèse » (un document daté du 14 mars 97 est communiqué au responsable national du SNES qui en avait réitéré plusieurs fois la demande... et seulement en juin 97). Mais, curieusement il ne s’agit pas de la synthèse nationale – la synthèse des synthèses académiques - mais d’une "synthèse des éléments recueillis auprès des syndicats, associations de spécialistes, INRP..." ! Que dit cette synthèse ? C’est plutôt accablant : « une impression générale de relatif arbitraire », « le texte présenté paraît caricatural et incomplet », « La plupart des partenaires déplore la trop grande imprécision des contenus d’enseignement » et le document insiste « sur les risques qu’un tel dispositif fait courir à l’enseignement :

  • la présentation adoptée élimine les repères à l’intention des élèves et leurs parents sur le contenu de l’enseignement ;
  • elle ne constitue en rien une garantie pour le professeur puisque sa liberté pédagogique ne saurait s’exercer dans le flou, sans points d’appui ;
  • elle autorise des parcours tellement différents que, dans les faits, la disparité probable des enseignements pourra conduire à de nombreux abus ;
  • enfin, elle rendra encore plus difficile la mise au point de sujets de baccalauréat et le rapprochement nécessaire entre programme et intitulé du sujet. ».

C’est sûrement ce qui autorise Denis Kambouchner et Michel Fichant à écrire que « le projet élaboré sous l’autorité de François Dagognet et Marcel Lucien avait été favorablement accueilli » !!!

5. Enfin, la vérité ? L’aveu de François Dagognet : une version autre et très édifiante de la Consultation… En 2004 paraissent les Entretiens sur l’enseignement de la philosophie où Jean- Luc Muriacciole interroge François Dagognet. Au détour d’une question qui l’a un peu vexé, F. Dagognet livre SA version de la prétendue consultation des professeurs :

JLM : « - En 1997, conjointement avec l’inspection générale, vous avez présidé le Groupe Technique Disciplinaire (GTD) chargé de proposer une réforme du programme d’enseignement de la philosophie. Dans Philosopher à dix-huit ans, livre écrit avec Luc Ferry et paru en 199, Alain Renaut précise que votre rapport « a été l’objet d’une réception mitigée par la corporation et d’un avis négatif émanant du Conseil national des programmes […] » Que répondez-vous à cela ? »
F.D : « - Ce qu’il dit faux. Et je vais vous dire pourquoi. Au Ministère même, rue de Grenelle, les académies ont envoyé ceux qui les représentaient, quatre, cinq ou six professeurs de philosophie. Tous ces enseignants ont été rassemblés au Ministère pendant une journée et ont leur a demandé, après des explications, de voter pour savoir s’ils approuvaient ou non ce programme. Il y avait, je crois, 200 professeurs. Il y a eu 190 voix pour le programme et 10 contre. Alors quand il dit que ça a été « une réception mitigée », c’est faux. Vous pouvez l’enregistrer, le dire, l’écrire, c’est faux. La corporation a été unanime et enthousiaste. » [9]

Ce qui est assurément faux, n’en déplaise à F. Dagognet, c’est le prétendu enthousiasme de la corporation comme nous l’établissons, pièces à l’appui ci- après ; ce qui est en revanche tout à fait intéressant c’est la version qu’il donne de la consultation : 200 professeurs triés sur le volet par l’Inspection – qui a, accessoirement, pouvoir sur leur carrière et leur avancement plus ou moins rapide – ont donc été rassemblés à Paris à en croire Dagognet. Ils ont pu « après des explications » (on n’en doute pas !) « voter » (au nom des 5000 professeurs de philosophie de France !... et dans leur dos pour ainsi dire, puisque nul n’a jamais eu vent de cette histoire) et voter librement sans doute, rue de Grenelle, sous le regard de l’Inspection. Était-ce un vote à bulletins secrets ou à main levée ? Voilà de la belle démocratie en tout cas. Et c’est avec ce genre d’histoire que l’on a construit le fameux mythe de l’acceptation favorable, enthousiaste, voire unanime des programmes coproduits par Dagognet et l’Inspection. A noter : l’alliance de circonstance des années 2000 entre l’Inspection, l’APPEP, Denis Kambouchner and C°, rééditera l’exploit en créant le mythe de la prétendue acceptation des programmes Fichant par 80 % des professeurs.

[1Michel Fichant (professeur de philosophie à Paris-IV) et Denis Kambouchner (professeur de philosophie à Paris-I)., « On ne change pas une discipline par décret », article paru dans LE MONDE 9 février 2001.

[2Denis Kambouchner, Professeur à l’Université Paris-I, Note du 31 janvier 2001 sur les programmes de philosophie publiés au BO du 31 août 2000 [[

[3Le syndicaliste (bulletin syndical de F.O.-lycée et collège) n° 248 du 13 mars 199, p.4

[4L’enseignement philosophique, 47ème année

[5C’est cette doctrine semi-officieuse que nous avons analysée dans le Manifeste Manifeste.

[6Jean-Luc Muriacciole , François Dagognet, Entretiens sur l’enseignement de la philosophie, Editions Little Big Man, p.76-77

[7Ibid., p. 52-53

[8Il retourne d’ailleurs l’argument à Luc Ferry p.53. « Lorsqu’il parle de la « vieille mythologie »,oui, il a raison,… le reproche qu’il nous adresse et que je fais mien, je le répète, oui, il a raison sur ce point, s’adresse aussi à eux » [ndlr : Alain Renaut et Luc Ferry]

[9Ibid., p. 52


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