Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La guerre des programmes : Acte 5, épisode 3

La guerre est déclarée ! Tous les coups sont permis : du coup de force institutionnel au trucage des consultations (Juillet 2000-décembre 2000)
mercredi 7 août 2013 par Serge Cospérec

1. Documents


Programmes de Philosophie - BO août 2000

Extraits des enseignements dispensés à l’Université de Paris IV

ACIREPh Bulletin n°9 - septembre 2000 - Nouveaux programmes, nouvelle donne

Henri GO, réformer ou ne pas réformer ? article paru dans l’Agora, septembre 2000

ACIREPh Bulletin 10, novembre 2000 - Des idées pour un débat. 

ACIREPh Bulletin 10, novembre 2000 - Consultation : n’ayons pas peur des fantômes !

SNES novembre 2000 - 4 pages spécial philosophie 

E. DAVIDENKOFF, Les profs de philo résistent à la doctrine du programme, article paru dans Libération, 22.11.2000

GFEN, Sur la consultation, décembre 2000

A propos de la consultation, des manipulations et des pressions

ACIREPH - bref témoignage sur les réunions de préparation de la consultation (Créteil)

ACIREPh - protestation au près du Ministère concernant la Consultation et les manières de faire de certains inspecteurs

ACIREPh - demande d’audience à l’Inspection 

Présentation de l’épisode 3


« On entend beaucoup dire qu’il faut préserver l’enseignement philosophique, et que jamais ne furent aussi rudes les attaques contre notre discipline. Contre les diaboliques projets ministériels, tous les professeurs semblent vouloir se serrer les coudes, mais l’on assiste à de curieuses gymnopédies de la part des plus conservateurs comme des plus progressistes pour faire cause commune ; le discours est le même dans tous les camps, dans toutes les familles philosophiques : citoyenneté, républicanisme, libre exercice de la pensée… Inquiétude présente dans la plupart des styles, des esthétismes, des singularités. Le cri d’alarme : on s’en prend à la philosophie ! Cette belle solidarité s’appuie sur l’idée d’une sublime communauté des esprits, mais qui nous dira la limite entre cette supposée communauté et le plus dérisoire corporatisme ? Si la défense de la philosophie n’était que celle d’une philosophie des professeurs ? »

Nicolas GO, Réformer ou ne pas réformer ?

On ergotera longtemps sur les multiples raisons de l’échec de cette (nouvelle) tentative de réforme. Il y a bien entendu - et principalement – l’opposition déterminée des gardiens de l’orthodoxie pédagogique élaborée dans les années 80-90, il y a les jeux de pouvoirs au sein de l’Université (et les règlements de comptes entre chers confrères), il y a à l’évidence un contexte très défavorable (attaques de l’ex-Ministre, Claude Allègre, contre les professeurs de philosophie, mise en place des TPE et de l’ECJS, réduction des horaires de philosophie, etc.), mais aussi des décisions stupides… Reprenons le fil de cette histoire tortueuse

1. Comment la « guerre » éclate : passage en force durant l’été

Alors que Jack Lang a accepté la demande de consultation, les programmes sont publiés au Bulletin Officiel pendant le mois d’août 2000 avant même la consultation des professeurs qui, du coup, semble purement formelle L’effet est désastreux. Tout paraît joué. Le Ministère y voyait sûrement une garantie pour limiter les effets incertains d’une consultation cornaquée par une Inspection dont il se méfiait. Mais cet excès de confiance du Ministère fait le jeu des opposants. La faute tactique, dont le Ministère ne mesure pas encore l’ampleur, est inespérée pour les adversaires de la réforme qui aussitôt exploitent la faille : le Ministère est accusé de duplicité et le GTD de despotisme. Le SNES, qui avait soutenu le projet programme au CSE, voit monter la contestation chez ses adhérents et ne peut que condamner ce qui ressemble fort à une manœuvre de la rue de Grenelle : faire passer les réformes sensibles en plein été. Mais il y a pire. les professeurs de philosophie apprennent à la rentrée que les nouveaux programmes s’accompagneront d’une diminution des horaires de philosophie (1h en moins en Terminales L et en S). Les professeurs exaspérés y voient la conséquence des innovations héritées du Ministère Allègre, à savoir la mise place la rentrée suivante (2001) des TPE (travaux pratiques encadrés) - que par ailleurs beaucoup d’entre eux critiquent et refusent. Pour eux, la
coupe est pleine.
Les adversaires de la réforme (APPEP-SNLC-FO) jouent maintenant sur du velours : ils crient fort logiquement au « coup de force » et, dénoncent la liquidation de la philosophie que représenteraient les programmes « Renaut » qualifiés d’ idéologiques [1]. L’Inspection Générale de philosophie, de son côté, prépare le terrain depuis l’été. Elle a activé ses réseaux et sollicité quelques professeurs de classe préparatoire (par définition redevables de leur position) afin d’organiser dès la rentrée un formidable battage médiatique. Mais surtout, l’Inspection dispose d’une carte maîtresse. Jack Lang lui a accordé l’organisation de « la consultation des professeurs ». Pour l’Inspection, qui ne s’embarrasse guère de considérations déontologiques, la stratégie est évidente : il faut en faire une arme et la retourner contre le Ministère. Comment ? En verrouillant la consultation, en empêchant toute réelle discussion du programme et des problèmes de fond, en la transformant en simple référendum pour ou contre le projet Renaut. Christiane Menasseyre, Doyenne de l’Inspection Générale, est à la manoeuvre. Elle briffe ses troupes : beaucoup d’Inspecteurs pédagogiques régionaux lui sont acquis (notamment ceux qui lui doivent leur récente promotion), les autres obéiront perinde ac cadaver.

2. Une décision - très symbolique - invraisemblable : les programmes contestés déjà enseignés à l’Université par des membres du GTD et par Alain Renaut

L’un des point d’achoppement de la réforme est l’introduction très innovante des « questions à ancrage contemporain ». Une vraie réforme aurait proposé l’abandon des programmes de « notions » dont l’ACIREPH a démontré la formidable ineptie et les désastreuses conséquences. Mais l’attachement tout à fait irrationnel de la corporation philosophique à ce genre de programme formait probablement, dans l’esprit du GTD, un obstacle trop résistant. Le GTD choisit la voie moyenne en proposant d’adjoindre à la traditionnelle liste de « notions » une liste de « questions » qu’il présente comme un simple approfondissement des notions. Il n’est pas déraisonnable de penser qu’elles constituent en vérité le véritable programme, celui que le GTD aurait sans doute aimé développer s’il n’avait été contraint de maintenir une liste de « notions ». Le front conservateur ne se trompe pas lorsqu’il concentre ses attaques sur les « questions à ancrage contemporain » . C’est dans ce contexte qu’une décision, très symbolique, va redoubler les polémiques et alimenter la thèse du « complot ». Les professeurs découvrent que les questions à « ancrage contemporains » figurent déjà dans le cursus des étudiants de philosophie de l’Université Paris IV. Les cours sont assurés par Directeur de l’UFR de Philosophie - qui n’est autre qu’Alain Renaut - et par ses assistants, dont certains sont aussi membres du GTD (la récente et rapide nomination de deux de ces assistants à Paris IV avait déjà elle-même provoqué des remous). Cette décision apporte de fait de l’eau au moulin des détracteurs de la réforme qui s’empressent de dénoncer la mainmise idéologique du « clan Renaut » sur l’enseignement philosophique en France rien moins que cela !). Alain Renaut aura beau rétorquer qu’il est tout à fait normal que l’Université prépare les futurs enseignants à ce qu’ils auront à enseigner, la ficelle est un peu grosse ! Que faut-il en penser ? On peut en proposer au moins deux lectures : y voir la preuve du caractère désintéressé de la démarche d’Alain Renaut, de son absence de visée tactique, la preuve aussi d’une forme de candeur, de naïveté politique (au regard de la tournure des événements) ; ou bien la preuve d’un excès de confiance dans le succès du processus engagé dont il resterait à analyser les raisons.

3. Une consultation contrôlée et manipulée de part en part par l’Inspection, entachée de nombreuses et graves irrégularités

L’organisation de la consultation est donc confiée aux pires ennemis de la réforme. Résultat logique : les programmes du GTD Renaut sont violemment attaqués à coup de questionnaires orientés (rédigés par l’Inspection elle-même !) et d’assemblées dites « consultatives » - savamment orchestrées - qui tourneront à la démolition générale de la réforme. C’est l’un des chapitres les plus noirs de l’histoire de l’Inspection Générale de philosophie : elle ne s’interdira aucune bassesse et se livrera à une véritable chasse aux sorcières contre les enseignants peu convaincus des vertus de son conservatisme pédagogique.

a. Un questionnaire de consultation très malhonnête. Relevons d’abord que tous les professeurs n’ont pas reçu à temps les documents permettant de prendre connaissance du texte original et complet des nouveaux programmes. Ils ont répondu sur la base des rumeurs ou de ce qu’ils pouvaient deviner du projet d’après le questionnaire de consultation. D’autres n’ont eu accès qu’à un texte tronqué : la liste des notions et questions coupée de l’exposé préalable des raisons, des indications sur la manière de comprendre l’articulation entre notions et questions, etc. Mais venons-en au questionnaire rédigé par l’Inspection. Beaucoup de questions induisent les réponses que l’Inspection souhaite obtenir. Par exemple à propos des « recommandations concernant l’apprentissage du questionnement, de l’argumentation et de l’analyse philosophiques », l’Inspection demande « Selon vous, ces recommandations concernant l’apprentissage des diverses opérations citées relèvent-elles :

  • du programme, qui a valeur réglementaire ?
  • des documents d’accompagnement ? ».
  • Ou encore, concernant les questions à ancrage contemporain, elle n’hésite pas à demander : « Estimez-vous que l’ « ouverture aux problèmes réels » implique d’inscrire dans les programmes des « questions à ancrage contemporain » ? ».
  • L’Inspection n’hésite pas non plus à dénaturer le projet : « Estimez-vous que l’apprentissage de l’argumentation doit être un axe essentiel de la reformulation du programme ? ». Le procédé rhétorique bien connu à l’oeuvre ici est celui qui force l’interlocuteur à admettre une proposition (« l’argumentation est l’axe essentiel de reformulation des programmes ») qui n’est en fait soutenue ou acceptée par personne (il est tout simplement faux que cet apprentissage soit l’axe essentiel du programme). L’Inspection suggère habilement que le GTD va prochainement proposer de supprimer la dissertation alors que les programmes disent explicitement le contraire (« Selon vous, faut-il changer la nature des épreuves actuelles du baccalauréat ? »). Cet exemple montre qu’elle pose aussi des questions sans aucun rapport avec l’objet de la consultation : l’examen raisonné de la valeur pédagogique des nouveaux programmes).

Plus fort encore, l’Inspection profite de la consultation pour faire voter son retour à la direction des affaires philosophiques. Concernant les documents d’accompagnement des programmes elle demande sans vergogne « par qui, selon vous, doivent-ils être rédigés ? » (et cette question est elle aussi sans rapport avec les programmes !).
Le comble du cynisme et de la manipulation apparaît dans les question finales. La première feint d’interroger sur les programmes mais la solidarise avec celles des réductions horaires qui provoque la colère des enseignants. Elle est ainsi rédigée : « 1/ Le programme vous semble-t-il satisfaire aux « deux conditions souvent évoquées par les professeurs » (réduction du « nombre excessif de notions », maîtrise de l’« ampleur de ce que recouvre l’inscription d’une notion dans le programme »). - en série L (passage de l’horaire de 8h à 7h) ? - en série S (passage de 4h à 2h + 1h en classe dédoublé ? - en série ES (4h) ? » L’ultime question est clairement référendaire : « Quelle appréciation d’ensemble portez-vous sur ce programme ? ». Cette question censée récapituler les précédentes, permet d’agréger tous les motifs de mécontentement et de contestation (en rapport ou non avec le programmes) savamment agités pour dégager une opinion « consensuelle » globale.

b. Des réunions de consultation « sous contrôle ».
Les réunions de consultation ont presque toutes été placées sous le contrôle des opposants les plus radicaux à la réforme et même à toute réforme (on retrouve parmi les gentils « modérateurs » ceux qui s’étaient déjà funestement illustrés contre le rapport Derrida-Bouveresse). Des IPR, notamment en Région parisienne, se départissent de toute neutralité. Ils interviennent dans les assemblées : -* par des exposés introductifs en forme de réquisitoire général ;

  • par l’invitation explicite à considérer la consultation comme un référendum (insistance sur la dernière question avec consigne de donner une réponse claire) ;
  • par l’organisation et la « préparation », ils ont eux-mêmes choisi et briffé des intervenants chargés de « conduire les débats ». Certains présidents de séances dûment choisis s’octroient le droit, sous prétexte d’introduire la discussion, d’exposer longuement « leur propre point de vue » qui, bien évidemment est le même que celui de l’Inspecteur ; d’autres abusent de leur fonction ; ils coupent la parole et s’expriment sans s’être inscrits, usent au maximum du temps de parole, censurent autant qu’ils le peuvent les professeurs favorables à la réforme (en feignant ne pas les voir ou en les interrompant « pour que tout le monde puisse parler »). Mais comme cela ne suffit pas, certains IPR interviennent pour couper court aux discussions qui tournent mal (c’est-à-dire dont les idées sont contraires à ce qu’ils souhaitent entendre), n’hésitant pas à couper les intervenants, les priant d’être plus brefs et même de se taire. Ces IPR jouent aussi de leur position hiérarchique et du pouvoir qu’elle leur confère pour intimider les professeurs. La période sera d’ailleurs marquée par un certain nombre d’incidents graves, notamment des inspections répressives visant des professeurs particulièrement actifs sur le terrain de l’innovation pédagogique et assez favorables au changement.

c. La fabrication de la synthèse.
L’Inspection contrôlait également le dépouillement des questionnaires et la rédaction des synthèses académiques. Elle aurait pu se contenter, après pareille campagne, d’enregistrer le résultat suffisamment négatif de la consultation. Mais il fallait, dans son esprit, que la victoire soit sans équivoque pour faire plier le Ministère (tout comme ces despotes qui pensent retirer une plus grande légitimité d’une élection gagnée avec 80% ou 90 % des voix). Le dépouillement des 1500 à 2000 questionnaires retournés (on n’en connaît pas exactement le nombre car l’accès aux pièces a toujours été refusé) fut assez formel et souvent bâclé. Comme l’ont confessé ultérieurement certains des participants au dépouillement, les réponses déplaisantes étaient réinterprétées ou ignorées, toute nuance devait disparaître, on classait « au jugé » les réponses en globalement « pour » ou globalement « contre ». Etant donné la nature des questions, la synthèse était déjà écrite : le résultat serait « globalement négatif » (comme on a pu dire à une autre époque que le résultat du communisme en Union Soviétique était « globalement positif »). La lecture des synthèses académiques est d’ailleurs édifiante. Certaines font très nettement et longuement apparaître les raisons de l’opposition au programme (et en termes souvent injurieux pour le GTD), et, dans le même temps, elles indiquent que la plupart de ceux qui se sont déclarés favorables aux nouveaux programmes « ne savaient pas pourquoi » (!), à l’exception de quelques-uns... immédiatement discrédités car rangés dans la catégorie des « militants » (!). D’autres se concentrent uniquement sur la dernière question (référendaire) pour établir des pourcentages « tranchés », délaissant les toutes nuances dans les réponses. Etc. Reconnaissons au moins le savoir-faire du front conservateur. Depuis le Rapport Derrida-Bouveresse, on n’avait jamais vu un tel chef-d’œuvre, de désinformation, de manipulation et de répression. L’épisode donne aussi à méditer sur l’indépendance d’esprit et la fabrication de l’opinion de ceux-là mêmes qui se piquent d’être les fines lames de la pensée critique. Toujours est-il, qu’au lendemain de cette pitoyable farce, la Doyenne de l’Inspection Générale de philosophie, Christiane Menasseyre, peut porter (triomphalement) à la connaissance du Ministre le résultat de sa consultation.

4. La messe est dite, mais les croyants l’ignorent encore

De fait, le rejet des programmes oblige Jack Lang : il ne saurait l’ignorer. Le Ministre promet de nouveaux ajustements. Un texte de compromis [2] est proposé : moins de « couplage » de notions, réécriture partielle des questions d’approfondissements, suppression des clauses d’écriture des sujets du baccalauréat. Mais le front conservateur, qui a désormais la main, n’entend rien céder : il pousse son avantage. L’APPEP, dans son rôle, « alerte » le Ministre (c’est-à-dire le menace) du risque de blocage du baccalauréat si les programmes ne sont pas immédiatement retirés. L’Inspection n’est pas de reste, elle profite de sa réintégration dans le jeu institutionnel pour accentuer la pression ; elle vient de faire son retour dans le Groupe Technique Disciplinaire (GTD) rebaptisé, pour marquer ce changement politique, en Groupe d’Experts des programmes scolaires (GEPS).

[1Quand on relit les programmes du GTD Renaut aujourd’hui, on se demande comment tant de professeurs ont pu si facilement adhérer à ce topos du discours conservateur. Mais il faut se souvenir de la violence des débats et tenir compte aussi d’un facteur décisif : la mémoire traumatique la profession. Cette mémoire plonge ses racines dans quelques épisodes bien réels de l’histoire de l’enseignement philosophique : la suppression en 1852 de la classe de philosophie (que Duruy rétablit en 1863), la réforme du baccalauréat de 1890 (qui marginalise la philosophie dans les nouvelles séries) et le projet Haby de 1977 (qui proposait d’enseigner la philosophie seulement en 1ère et de la rendre optionnelle en Terminale). Le mythe de « la suppression de la philosophie » hante les esprits ce qui permet au front conservateur d’agiter au moindre projet de réforme le spectre de la mort de la philosophie.

[2Proposition naïve car la culture du compromis a toujours été étrangère à l’APPEP et à l’Inspection, persuadées de détenir la vérité sur ce que doit être un enseignement de la philosophie au lycée, et la philosophie, en général.


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