Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

Que deviendra la philosophie dans le nouveau lycée ?

Compte-rendu de l’audition de l’ACIREPh par la commission chargée de la réforme du baccalauréat et du lycée, dirigée par P. Mathiot
samedi 2 décembre 2017 par Admin, Frédéric Le Plaine, Joël, Serge Cospérec

Nous avons rencontré la commission dirigée par M. P. Mathiot, chargée de la réforme du baccalauréat et du lycée général et technologique, le 22 novembre 2017.

La commission était composée ainsi :

  • P. Mathiot, président de la commission, professeur de Sciences Politiques
  • S. Ayada, (IGEN, groupe Philosophie)
  • N. Ginsburger (DGESCO)
  • S. Kesler (IGAEN)
  • C. Szymankiewicz (IGAEN)
  • Y. YEBBOU (IGEN, groupe Mathématiques)

Sommaire

  1. Prise de contact
  2. Nos propositions pour la philosophie
  3. Les réformes envisagées par la commission Mathiot
  4. Que peut-on en penser ?

Prise de contact

Les premiers propos de M. Mathiot visent à nous rassurer, en tant qu’association défendant l’enseignement de la philosophie au lycée : il n’est pas envisagé que la philosophie disparaisse de l’examen final.

Il nous met en garde contre les rumeurs qui circulent sur Internet au sujet des projets de réforme car rien n’est arrêté. La commission doit rendre un rapport début 2018 et n’en est qu’au milieu de son programme d’auditions.

Nous présentons l’histoire de notre association : ancrée dans des mouvements comme le GREPH ainsi que le GFEN, née au moment de la « guerre des programmes », l’ACIREPh est une association de professeurs de philosophie qui se veut force de proposition pour améliorer l’enseignement philosophique en France.

Nos propositions

Nous exposons les propositions qui nous paraissent pertinentes pour que la réforme du baccalauréat et du lycée soit aussi l’occasion d’instaurer un cursus progressif et cohérent pour un enseignement plus formateur et plus utile de la philosophie, ce qui passe par :

  1. Un enseignement progressif s’étalant de la Seconde à la Terminale.
    Réduit à une seule année, l’enseignement de la philo est peu formateur. Il constitue une parenthèse vite refermée dans la formation des élèves. Comme n’importe quelle discipline, la philosophie implique une progressivité pour contribuer efficacement à la formation intellectuelle et critique des citoyens. Il s’agit de sortir la philosophie de son enfermement dans l’année de Terminale, pour instaurer une progressivité nécessaire à l’apprentissage de la pensée philosophique, de sortir de cette situation où la philosophie est à la fois un enseignement d’initiation et une discipline d’examen.
  2. Un horaire commun aux différentes séries, et un horaire substantiel.
    La philosophie dans le secondaire ne prépare pas à certaines filières, mais relève de la culture commune ou de ce qu’on appelle aussi la formation générale de l’homme et du citoyen : à savoir, le développement de la réflexion, de l’ouverture d’esprit, du jugement critique, appuyé sur des éléments choisis de la culture philosophique adaptés aux classes du secondaire et empruntés au meilleur de cette tradition intellectuelle. Or, la distribution horaire actuelle n’est pas justifiée : la philosophie n’est pas spécialement une discipline « littéraire » : il n’y a pas de raison que les plus gros volumes horaires soient réservés à la série L. La situation pour les séries technologiques est injuste et pédagogiquement insensée : là où les élèves sont moins équipés du point de vue de la formation générale, en raison de leur parcours, là où ils auraient besoin d’une formation plus solide, ils ont le moins d’heures (et des épreuves quasiment identiques !).
  3. Des programmes moins lourds et plus déterminés.
    Actuellement, le programme qui sert de référence, notamment pour définir les sujets d’examen, consiste, pour l’essentiel, en une liste de notions, dont chacune est susceptible de poser un nombre presque indéfini de problèmes. Nous avons à cette occasion une discussion sur l’aléa supposé dans la notation en philosophie. Nos interlocuteurs évoquent le fait que cet aléa est partagé par toutes les disciplines. Nous soulignons qu’il s’explique non pas par la variété des correcteurs, mais par la distance qui peut exister entre le travail fourni pendant l’année et le sujet proposé à l’épreuve finale. Ainsi la situation actuelle est injuste à l’examen : des candidats interrogés sur des problèmes qu’ils n’ont jamais étudiés en classe ; des professeurs conduits à surévaluer des copies creuses ou hors-sujets ; une image désastreuse de la philosophie comme l’art de parler de tout, et surtout de ce qu’on ne connaît pas.
  4. Un changement des épreuves du baccalauréat, particulièrement urgent en séries technologiques.
    L’enquête ACIREPh-SNES réalisée en 2015 auprès de plus de 400 collègues le montre : une majorité des professeurs de philosophie souhaite transformer les épreuves du baccalauréat en séries générales, et la quasi-totalité le souhaite pour les séries technologiques. Il serait nécessaire d’envisager des formats d’épreuve plus clairs dans leurs consignes, guidant davantage les candidats, qui permettront aux correcteurs d’être plus exigeants quant aux attendus.

Les réformes envisagées par la commission Mathiot

M. Mathiot nous répond qu’il entend nos propositions mais que sa compétence ne s’étend pas aux programmes des disciplines. Il nous expose ensuite les grandes lignes de sa réflexion, pour autant qu’elle concerne notre discipline.

La réforme va dans le sens d’un enseignement plus modulaire, organisé autour d’un tronc commun obligatoire, et de dominantes choisies par l’élèves. Ces dominantes associeraient deux disciplines (pour ne pas ouvrir indéfiniment le champ des possibles). Elles auraient vocation à être enseignées dès la classe de Première, dans l’optique d’une spécialisation progressive.

La philosophie ferait partie du tronc commun. Elle serait aussi une dominante possible. La commission envisage par exemple de l’associer à l’histoire, mais ne nous expose pas les raisons de ce choix (hormis le fait qu’elle ne souhaite pas ouvrir indéfiniment les choix offerts aux élèves). En tant que dominante, elle serait enseignée dès la Première. A ce sujet, nous faisons remarquer que l’introduction de la philosophie en Seconde, dans le cadre de l’enseignement d’exploration notamment, permettrait de faire connaître la discipline aux élèves, pour un choix réellement informé des dominantes en Première. M. Mathiot répond que, dans le projet actuel, il n’est pas certain que les enseignement d’exploration soient maintenus.

L’examen final, conformément aux déclarations de MM. Macron et Blanquer dans la presse, sera resserré autour de 4 épreuves terminales, en plus de l’Épreuve Anticipée de Français, dont deux seraient plutôt des épreuves de dominantes, et deux autres passées par tous les candidats à titre d’« épreuve universelle ». Ces deux « épreuves universelles » seraient d’une part la philosophie, d’autre part une épreuve orale inspirée du colloquio italien [1]. Les deux épreuves universelles seraient repoussées à la fin du mois de juin, de manière à gagner quelques semaines de cours. À cet égard M. Mathiot souligne que ces semaines de classe seraient autant de semaines gagnées aussi pour enseigner la philosophie, et que le temps nécessaire pour la correction des copies ne lui semble pas si important qu’il est actuellement revendiqué par les professeurs.

L’épreuve de philosophie proposerait des sujets identiques pour tous les candidats quelle que soit leur dominante. M. Mathiot nous propose de réfléchir sur cette possibilité. Il précise aussi qu’un élève ne devrait pas pouvoir passer trois épreuves de philosophie : l’épreuve universelle, l’épreuve de philosophie choisie comme dominante, et l’épreuve orale pluridisciplinaire. Les choses devraient donc être organisées pour éviter cela (probablement au niveau du choix des enseignements par l’élève).

Nous nous inquiétons du fait que la philosophie, si elle devait garder sa formule actuelle, risquerait de ne pas attirer beaucoup d’élèves en tant que spécialité au choix. M. Mathiot nous répond que le programme de la dominante, qui commencerait donc en 1ère, aurait à être repensé pour proposer une formule attrayante. Il nous propose de réfléchir dès à présent sur ce que pourrait être cet enseignement.

Nous soulignons l’intérêt d’y introduire des questions incitant à philosopher sur les problèmes contemporains (ce qui est aussi vrai, à notre sens, pour l’enseignement de tronc commun).

La discussion porte aussi sur le rapprochement voire la fusion entre la filière générale et la filière technologique, envisagée par la commission. Une fusion irait dans le sens de la démocratisation souhaitée par l’ACIREPh. Cependant, nous soulignons qu’elle amènerait dans le même enseignement des élèves aux compétences très hétérogènes, ce qui pourrait créer des difficultés. M. Mathiot nous répond que la commission n’est pas fixée sur cette question et que nous ne sommes pas les seuls à avoir soulevé cette difficulté.

Nous remercions M. Mathiot et l’ensemble des membres de la commission de nous avoir reçus et nous déclarons prêts à fournir des propositions par écrit pour nourrir sa réflexion.


Que peut-on en penser ?


À notre sens, cette réforme offre une opportunité pour la philosophie de remettre en chantier son enseignement, en raison du défi que représente son éventuelle extension sur deux années dans une spécialité qui reste à définir, et à articuler avec le tronc commun. L’épreuve inspirée du colloquio italien présente aussi des perspectives intéressantes pour travailler avec d’autres disciplines.

L’ACIREPh fournira rapidement à la commission Mathiot des propositions de programmes et d’épreuves rénovés, allant dans le sens d’une formation plus exigeante et plus démocratique. Nous sommes déterminés à saisir l’occasion de cette réforme du lycée et du baccalauréat pour proposer des transformations audacieuses qui nous paraissent nécessaires, après tant d’années d’immobilisme.

Cependant, il ne faut pas se cacher qu’en devenant partiellement optionnelle, la philosophie risque de perdre une part de ses élèves actuels : ceux de l’actuelle Terminale L, certes bien sinistrée. L’arrivée de la philosophie en Première est à saluer, mais elle ne concernera que les élèves ayant choisi la spécialité.

Nous affirmerons la nécessité que l’enseignement de philosophie de tronc commun comprenne des heures en classe dédoublée pour tous les élèves, et que son horaire soit substantiel. 4 heures dont une heure dédoublée pour tous nous sembleraient pleinement légitimes.

Nous restons néanmoins vigilants quant au cadre général de ce projet de réforme, notamment en ce qui concerne les moyens alloués. A cet égard, M. Mathiot a indiqué que le lycée français a un coût 30% supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE, sans que la formation qu’il dispense soit supérieure aux autres. La perspective du Ministère semble donc être celle d’une réforme à moyens constants, dans le meilleur des cas, et dans le pire, à moyens décroissants. Il serait regrettable que la réforme soit l’occasion d’une réduction de la dotation horaire de la philosophie, entraînant une augmentation du nombre de classes pour les collègues. Espérons que la présence au sein de la commission Mathiot d’une inspectrice générale de philosophie nous en préservera.

L’avenir nous dira si la place que la philosophie trouvera dans cette réforme sera meilleure que le statu quo. L’ACIREPh restera attentive aux évolutions, force de propositions, indépendante et critique.

[1Le colloquio est une des épreuves de la maturità, l’équivalent italien du bac. Elle « a pour objet de vérifier les capacités d’expression orale du candidat et sa connaissance du programme de la dernière année d’études, dans toutes les disciplines. Elle se déroule devant une commission composée de sept examinateurs de disciplines distinctes, dont trois professeurs de l’établissement du candidat. Elle est structurée
en trois temps :

  1. dans un premier temps (15/20 minutes) le candidat est invité à présenter un travail personnel à caractère interdisciplinaire : la tesina (« petit mémoire »). Le sujet est choisi par le candidat et doit être traité sous un angle multidisciplinaire, c’est‐à‐dire en faisant appel à des savoirs et à des compétences acquis dans plusieurs disciplines. Ce travail peut être présenté sous forme de rapport écrit ou bien sous une autre modalité choisie par le candidat (diaporama, production artistique, etc.) ;
  2. dans un deuxième temps (30/45 minutes ) le candidat est interrogé par les membres de la commission sur le programme ;
  3. dans un troisième temps, la commission commente avec le candidat les épreuves écrites de l’examen (10/15 minutes). »
    (Source : Propositions pour une évolution du baccalauréat, rapport de 2011 disponible à l’adresse : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/124000132.pdf)

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