Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La guerre des programmes : Acte 3

lundi 12 août 2013 par Serge Cospérec

Acte 3 : Le projet du G.T.D. Beyssade

Le corporatisme conservateur ayant eu raison des propositions de la Commission Derrida-Bouveresse, l’enseignement de la philosophie se trouve dans l’impasse : mal préparé à la démocratisation du secondaire, sa situation est difficile, particulièrement dans les séries technologiques. La situation est bloquée. En 1991, le Ministère (L. Jospin) charge une personnalité plus consensuelle, le professeur Jean-Marie Beyssade, de présider le « Groupe Technique Disciplinaire » (GTD) de philosophie chargé d’élaborer un projet de programmes.


Documents


Le GTD Beyssade propose d’agir en trois temps : 1° la rédaction d’un Avant- Projet 2° une consultation sur le projet de programmes organisée par l’Inspection auprès de tous les professeurs de philosophie 3° la rédaction définitive des nouveaux programmes. Le GTD Beyssade accomplit alors un travail remarquable : certes l’économie générale des programmes n’est pas bouleversée : il s’agit toujours d’un programme de notions et d’auteurs. Et tirant les leçons de l’échec précédent, le GTD Beyssade s’abstient aussi de formuler des propositions audacieuses (comme celle par exemple d’un enseignement de philosophie en Première dont l’Inspection Générale de Philosophie et l’APPEP ne veulent pas entendre parler).

Le projet Beyssade est donc très modeste, il propose :

  • des programmes un peu moins lourds (réduction du nombre de notions),
  • un élargissement mesuré de la liste des auteurs ; aussi incroyable que cela puisse paraître le nom de John Locke n’est pas toujours pas dans les programmes en 1992 ! Le GTD propose notamment d’ajouter Sénèque, Locke, Diderot, Schpoenhauer, Russell
  • la suppression de l’astérisque discriminant arbitrairement les grands auteurs (présentables à l’oral du bac) et les autres. Depuis 1973 en effet, les programmes établissaient un « palmarès » plus ou moins idéologique des grands auteurs : Platon (oui), Aristote (non !), Descartes (oui), Hume (non ! et Locke n’était même pas au programme), Rousseau, Kant ou Hegel (oui), Nietzsche, Marx, Freud (non)...

Mais il comprend aussi trois propositions importantes :

  1. l’introduction de repères (terme qui remplace ce que l’avant-projet appelait des « déterminations »). Cette proposition « vise à tirer profit, en l’explicitant, du mode d’emploi que les enseignants donnent eux-mêmes du programme, quand ils choisissent les sujets d’examen et les corrigent. On s’aperçoit vite qu’ils recourent de façon récurrente à un nombre restreint de distinctions conceptuelles ou terminologiques, de références et renvois à certains éléments culturels, historiques ou positifs. A l’évidence, dire qu’une notion est au programme signifie pour nous tous, qui autorisons ces sujets, que chaque élève est supposé à la fin de l’année, quel que soit le parcours librement choisi par son professeur, les avoir rencontrés et maîtrisés. Nous proposons de formuler explicitement ces déterminations que nous donnons du programme, à titre d’éléments de repérage, dans un document d’accompagnement (...) absolument distinct du programme ». Le GTD argumente ainsi sa proposition : « L’avantage de formuler explicitement ces éléments est triple. On montre à tous la consistance de la discipline, et pourquoi il est impossible d’exiger qu’elle fournisse ces repères si on ne lui donne pas le temps requis pour se les approprier. On alerte l’élève sur des distinctions ou des références qui lui manquent à l’entrée, mais dont la maîtrise sera requise à la sortie. On facilite l’élaboration plus fine des programmes, en appréciant dans chaque cas quelles déterminations sont indispensables et doivent être conservées, voire amplifiées, et lesquelles peuvent passer au second plan. » C’est déjà la « détermination » des programmes qui est en question. Et c’est ce que refusera avec obstination le corporatisme-conservateur au nom de la « liberté » du professeur (voir les débats ultérieurs : acte 5 et 6 notamment). Les programmes dits « Fichant » (de 2002) - actuellement en vigueur - introduiront timidement des « repères » MAIS SANS LA COHERENCE INTELLECTUELLE qui présidait à leur conception dans le projet de Jean-Marie Beyssade (où les « repères » lexicaux et conceptuels sont précisés pour chaque notion ou groupe de notions et présentés de façon complètement détachés n’aidant en rien à préciser le minimum requis pour l’étude des notions).
  1. une règle contraignante pour la formation des sujets d’examen  : pour éviter les dérives récurrentes de l’épreuve du baccalauréat (sujets hors programme, sujets rébus, énigmatiques ou allusifs) le GTD Beyssade propose que « tout sujet doit renvoyer explicitement à une notion (au moins) du programme, en contenant dans son libellé le terme lui-même, un de ses dérivés ou un terme qui s’y rattache directement. »
  1. la tenue d’un Colloque National pour les séries technologiques ; si le GTD propose en effet quelques améliorations (resserrement du programmes, 3 heures minimum par classe, redéfinition des épreuves sur textes), il sait que de simples aménagements programmatiques ou institutionnels ne suffiront pas pour surmonter la crise. Voici ce qu’il écrit :

    « Les problèmes posés dans les voies technologiques sont d’une ampleur tout autre. Sans méconnaître la diversité des situations, qui interdit les généralisations abusives, il est manifestement impossible aujourd’hui de se contenter d’aménagements.Nombre de collègues préféreraient encore la suppression pure et simple à la fiction d’un enseignement qui ne serait pas en état dé remplir sa mission. Notre volonté unanime est de conserver dans toutes ces séries un enseignement de philosophie qui ait le même objectif que dans les autres. Car il n’y a pas plus de « philosophie pour techniciens » que de « philosophie pour littéraires » ou de « philosophie pour scientifiques ». Les propositions qui suivent visent à donner toutes ses chances à cet enseignement de philosophie souvent réclamé et, même aujourd’hui, réussi là où certaines conditions minimales sont remplies. L’amélioration des conditions institutionnelles de l’enseignement [3 heures par classe dont une dédoublée] n’est pas dissociable d’une réforme conjointe des programmes [resserrement] et des modalités de contrôle [redéfinition de l’épreuve sur texte]. Mais l’urgence de la crise nous semble appeler une mesure complémentaire exceptionnelle : L’appel pour un Colloque national. »

Le GTD Beyssade en expose brièvement le principe :

« La gravité de la crise et l’urgence d’une réflexion collective d’ensemble sur l’enseignement de la philosophie dans ces séries justifient la tenue d’un Colloque national rassemblant tous les professeurs qui y enseignent. Son objet serait de faire au plan national le bilan d’un enseignement qui s’est généralisé depuis 20 ans ; et d’associer l’ensemble des professeurs concernés à une réforme globale dont il dessinerait les lignes. Pour préparer un semblable colloque, comme pour assurer ensuite le suivi d’une éventuelle réforme, une mission de réflexion et de coordination pour l’enseignement de la philosophie dans les séries technologiques pourrait être mise en place très vite, associant dans chaque Académie deux ou trois professeurs dont l’un au moins n’enseignerait que dans les classes techniques (et serait pleinement détachés pour cette mission), et rassemblant informations et réflexions sur les pratiques pédagogiques en cours. »

Malgré les demandes réitérées de nombre de professeurs et de l’ACIREPh en ce sens - il n’a été donné aucune suite à cet appel. Enfin, qu’est-il advenu du projet Beyssade ? L’opposition sourde mais déterminée de l’Inspection de philosophie contribuera à l’enlisement du projet présenté en décembre 1992, le Ministre (Jack Lang) étant surtout soucieux de ne pas faire de vague. Le changement de gouvernement fera le reste, François Bayrou succédant à Jack Lang en mars 1993.


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