Acireph : Association pour la Création d’Instituts de Recherche sur l’Enseignement de la PHilosophie

La guerre des programmes : Acte 1

1975 – 1984 Du Greph au Colloque de Sèvres en passant par les États généraux de la philosophie
mercredi 14 août 2013 par Serge Cospérec

Présentation de l’acte 1


Pourquoi dater de 1975 l’origine de la querelle des programmes ? Tout découpage historique emporte assurément une part d’arbitraire. Néanmoins, deux faits marquent symboliquement l’année 1975 : la création du GREPH (Groupe de Recherches sur l’Enseignement Philosophique) dont les statuts sont adoptés en janvier 1975 et l’adoption de juillet 1975 de la loi Haby créant le collège unique.

Dans les deux cas, c’est dès 1974 que les choses avaient commencé. L’avant- projet de constitution du GREPH est adopté en avril 1974 par un groupe d’enseignants et d’étudiants qui s’était déjà manifesté par la publication d’une protestation contre le rapport du CAPES 73. L’Avant-Projet délimite un champ de recherche recouvrant des questions portant sur le sens et la définition de l’enseignement de philosophie qui passe par l’analyse des pratiques pédagogiques, leur aspect institutionnel, la situation de l’enseignement de philosophie sur le plan social, économique et politique. René Haby, ministre de l’Éducation dans le gouvernement de Jacques Chirac (sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing) fait connaître dès 1974 ses « Propositions pour une modernisation du système éducatif français » qui aboutiront à la création du collège unique. Le projet Haby prévoyait aussi une réorganisation du lycée où la philosophie serait enseignée à raison de trois heures par semaine en Première mais ne figurerait en Terminale qu’à titre d’enseignement optionnel. Hervé Boillot résume ainsi la menace : « Réduit à une simple option, il n’était pas difficile d’imaginer que l’enseignement de philosophie aurait été choisi par très peu d’élèves : sa rentabilité scolaire était à peu près nulle (…) ; d’autre part, la profession avait si bien « défendu » l’enseignement de philosophie depuis les trente dernières années qu’il n’avait pas évolué et n’était pas de nature à intéresser grand monde, à part les futurs Khâgneux et étudiants de philosophie » [1]. L’adoption du projet signifiait la disparition de la traditionnelle « classe de philosophie », des pertes horaires considérables entraînant le gel du recrutement des professeurs de philosophie pour plusieurs années. Il fit aussitôt l’unanimité contre lui.

L’APPEP mobilise très fortement contre le projet ; elle porte la contestation dans la presse écrite et à la radio. La défense de l’enseignement de philosophie prend une ampleur à laquelle ne s’attendait certainement pas le Ministère. Outre, les représentants de l’APPEP, les Universitaires s’en mêlent, puis des intellectuels, des écrivains.

Les États généraux de la philosophie

Le GREPH, nouvellement constitué, entre à son tour dans la bataille, animé par l’une des figures de l’avant-garde philosophique, Jacques Derrida. C’est à son initiative, que se tiennent à la Sorbonne les 16 et 17 juin 1979 les États généraux de la philosophie ; on y entend notamment Vladimir Jankélévitch, Jacques Derrida, Roland Brunet, Sarah Kofman, Jean-Luc Nancy, Bernard Potrat, Sylviane Agacinsky. La mobilisation est considérable surprend les pouvoirs politiques et syndicaux. Les fonctionnaires du Ministère qui n’avaient jamais vu cela interrogent : que se passe-t-il en philosophie ? Qu’a-t-on fait aux philosophes ? Par l’ampleur de son retentissement médiatique, les États généraux de la philosophie sauvent l’enseignement de la philosophie.

Seulement, la scène philosophique est divisée.

Le GREPH déclare d’emblée n’être « ni un syndicat, ni une association corporative » ; l’enjeu du « combat pour la philosophie » n’est pas la défense du statu quo mais la rénovation de l’enseignement de philosophie. Il revendique l’extension de la philosophie en amont de la Terminale mais aussi aux séries technologiques et professionnelles, la redéfinition de pratiques et du rapport aux autres disciplines. Son analyse se veut critique et politique. Pour le GREPh, la position conservatrice est intenable ; elle est fondée sur une conception passéiste et élitiste de l’enseignement de philosophie et sert les intérêts de ceux qui souhaitent sa disparition. Le désaccord avec l’APPEP, attachée à la classe de philosophie traditionnelle, est profond. L’APPEP se sent visée par la critique que fait le GREPH du conservatisme corporatiste, de la conception surannée de la classe de philosophie comme « couronnement des études » et « fleuron des humanités classiques ». Pour l’APPEP, le combat se déroule désormais sur deux fronts : à l’extérieur, contre les réformes du Ministère ; à l’intérieur, contre le GREPH et plus largement contre tous les professeurs qui militent pour des transformations importantes de l’enseignement de philosophie. L’APPEP, qui se considère comme seule représentante légitime des professeurs, s’oppose violemment aux propositions du GREPH et conteste sa qualité à intervenir dans le débat. De même pour l’Inspection Générale qui entend conserver le monopole de la définition légitime de l’enseignement de philosophie et défend, elle aussi, la conception traditionnelle de la classe de philosophie comme couronnement des études secondaires.

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 change la situation

. La réforme Haby pour le lycée est enterrée. L’enseignement de philosophie est confortée. François Mitterrand s’est engagé à le développer [2] et s’est prononcé pour l’extension de la philosophie dans un entrefilet du Monde du 28 mai 1981. L’APPEP s’inquiète aussitôt de ce projet d’extension immédiatement assimilé au retour des « erreurs pédagogiques du projet Haby » [3]. Conformément à ses engagements François Mitterrand entame l’extension de l’enseignement de philosophie à toutes les séries du second cycle long (les séries techniques industrielles). Le GREPH demande qu’à « une date aussi proche que possible l’enseignement philosophique » soit « introduit dès la Seconde » (cf. ci- dessous J. Derrida, « Éloge de la Philosophie », Libération, 21 novembre 1981). Le Ministère Savary entend réformer le lycée et se montre favorable aux expérimentations pédagogiques. Il souhaite que la formation des enseignants, prérogative de l’Inspection, soit désormais transférée aux Université et intègre une réflexion didactique. Il soutient la création du Collège International de Philosophie (1983). L’innovation pédagogique devient le moteur de la réforme démocratique de l’École, et en réponse aux demandes du GREPH, Claude Pair, Directeur des lycées décide d’organiser une phase d’expérimentation sous la forme d’ une action intitulée « Sensibilisation des élève du second cycle à l’esprit philosophique » fortement inspiré des propositions du GREPh, immédiatement critiquée par l’APPEP [4]

La réaction conservatrice s’organise. Sous couvert de républicanisme elle développe une rhétorique anti-pédagogique dont les motifs seront obsessionnellement répétés les 25 années suivantes. Un « Colloque philosophique » est organisé à Sèvres les 6, 7 et 8 mars 1984 conjointement par l’Inspection Générale de Philosophie et des universitaires. Il réunit l’élite supposée de l’Université, des classes préparatoires et des Écoles Normales ainsi que des professeurs de lycée ; ses actes sont publiés sous le titre « Philosophie, École ; même combat ». Comme le note Hervé Boillot, tous les intervenants sont là pour dire « leur attachement à l’école, à la République , et, sans craindre les redondances, à l’École de la République, à une école qui émancipe en instruisant ». Et tous déplorent la dégradation de l’école sous les coups du « pédagogisme » et le « professionnalisme ». Les thèses et propositions du GREPh – qu’on évite soigneusement de désigner nommément – y sont violemment attaquées, notamment dans les interventions inaugurales de MM. Bernard Bourgeois (Doyen du Jury d’agrégation), Jacques Muglioni (Doyen de l’Inspection Générale de philosophie), Jean Lechat (Inspecteur Général de Philosophie), de François Dagognet (Professeur d’Université à Lyon)…

Documents :


Avant-Projet pour la Constitution d’un Groupe de Recherche sur l’Enseignement Philosophique.

« La philosophie et ses classes », Jacques Derrida, Le Monde de l’éducation, mars 1975.

Soc. Française de Philosophie, Séance du 26 avril 1975 sur la Philosophie dans le Secondaire

« Réponse à la Nouvelle Critique », Jacques Derrida, La Nouvelle Critique, juin 1975

« Prise de position contre la réforme Giscard-Haby », GREPH, 1975.

« Éléments de réflexion sur la dissertation et la leçon », 1976, paru dans les Cahiers Pédagogiques, n°159 de 1977

"L’âge de Hegel" paru dans Qui a peur de la philosophie ? G.F. 1977

"La crise de l’enseignement philosophique", Jacques Derrida, 1978 (Cotonou, Bénin)

"Philosophie des États Généraux" (et texte de l’Appel), Libération, 20 juin 1979

"Qui a peur de la philosophie ?", Jacques Derrida, Revue Esprit, 1980

"Eloge de la Philosophie", Jacques Derrida, Libération, 20 novembre 1981

"Les antinomies de la discipline philosophique", Jacques Derrida, 1984,
Lettre préface au volume La Grève des philosophes (éd. Osiris, 1986)

Le "Colloque philosophique" de Sèvres (1984) et la naissance du "philosophisme"

[1Hervé Boillot, Thèse de doctorat : Enseigner la philosophie dans les Lycées en France : un métier immuable ? 1945-2003, p. 280.

[2François Mitterrand, Cent-dix propositions pour la France. Proposition 91 : « (…) l’enseignement de l’histoire et de la philosophie sera développé » et lettre au GREPh du 8 mai 1981.

[3Éditorial du n°31/4 de la Revue de l’Enseignement Philosophique.

[4cf. « Note polémique », Revue de l’Enseignement philosophique, n°35/6, août-sept 1985


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